LES ENFANTS DE LA COLLINE

  1. Par Remy Alacchi – Tous droits réservés

LES ENFANTS DE LA COLLINE – PREMIÈRE EPOQUE

L’enfance est une ombre qui guide mes pas d’adulte vers la lumière….

Rémy Alacchi 

A mes parents

A mon épouse adorée 

A mes deux filles, Héloïse et Sybille

PROLOGUE 
INTRODUCTION 
1. LE STADE DE CASTELROC
2. L’ECOLE CASTELROC 
3. LE RAQUETTE CLUB
4. CSCS SAINT TRONC – LE CLUB DE FOOT DE NOTRE ENFANCE
5. UNE CAMPAGNE A LA VILLE
6. LA RENCONTRE AVEC LA COLLINE
7. EN SUIVANT LES SENTIERS D’ALORS

– L’HÉRITAGE

9 – LA VIE DE QUARTIER 

PROLOGUE

Le temps passe et il m’échappe, il me glisse entre les doigts.

Les événements se succédant, je mesure à l’aune de la maturité, la rareté du bonheur de l’enfance.  L’enfance, une période très courte en vérité, mais qui s’étire dans le temps et qui demeure en chacun de nous. 

Il est temps pour moi désormais de raconter, j’ai souvent pensé que les événements vécus dans ma jeunesse ne comportaient aucune originalité particulière et ne méritaient aucune attention. Pourtant, je suis à présent le témoin d’une époque révolue et seuls les mots peuvent en raviver la mémoire.

J’ai toujours su qu’il me faudrait à un moment de ma vie prendre le temps de se retourner pour raconter.

A présent que s’offre à moi cette opportunité, je ne peux m’empêcher de penser à Marcel Pagnol. J’ai découvert son œuvre à l’âge de treize ans et s’il m’a donné le goût de la lecture et de l’écriture, il m’a fait un cadeau plus grand encore : celui du plaisir de raconter.

Comme le disait le comédien Philippe Caubère : Tous les Marseillais ont eu deux enfances, la leur et celle de Marcel Pagnol, et elles se confondent parfois.

Si je suis à présent un homme heureux je le dois autant à ma très chère épouse et à mes deux adorables filles qu’à la magnifique période passée dans les collines de Saint Tronc à Marseille.

Bonheurs simples de l’enfance où l’on n’avait rien et où l’on avait tout. 

Mes parents avaient eu l’intuition géniale de nous faire sortir du centre-ville pour nous proposer un cadre naturel et protégé.

Le destin nous avait posé au pied de la colline Sainte Croix, Gaïa de calcaire blanc qui impose sa masse et qui dicte sa loi aux autres divinités de la nature.

Ce décor simple, massif, évident qui subjuge l’âme m’a comme éclairé de l’intérieur. Seule une certaine poésie me permet aujourd’hui d’en décoder l’intensité. 

J’ai aimé passionnément ce coin de garrigue, hostile les jours de Mistral, écrasé de chaleur en été. Je l’ai aimé autant que je peux le ressentir et le partager.

Enfant, l’on me disait rêveur, émotif. Je détestais en moi cette sensibilité, elle m’éloignait parfois des autres et me forçait à une certaine solitude.. Elle est pourtant à présent la veine qui irrigue mes souvenirs, magnifie et sacralise ces moments de l’enfance.

Le moment du partage est venu

INTRODUCTION

Je ne pourrai pas adopter ici la posture neutre et détachée d’un historien car il s’agit de mon enfance et d’un témoignage subjectif largement guidé par une reconstitution à posteriori de mes souvenirs. Je n’ai en outre aucun document pour étayer mes propos. Je suivrais uniquement mon émotion, ma nostalgie et ma mémoire. 

Si j’ai la prétention de vous servir de Cicéron, c’est que je ne me résous pas à laisser se perdre ces moments magiques que nous sommes si nombreux à avoir partagés et qui ont déterminés nos vies et nos parcours.

Les mettre par écrit me permet d’honorer ce passé et de les faire entrer dans l’histoire. Même si ceux-ci ont été vécus il y a presque 50 ans, leur souvenir survit en moi d’une façon si vive qu’il me suffira de les observer dans mon esprit et de vous les restituer.

 

1. LE STADE DE CASTELROC

Bien que n’habitant plus Marseille, mon activité professionnelle me conduit assez souvent sur les traces de mon enfance. Il m’est donné assez souvent la chance de pouvoir balader aux alentours de Saint Tronc. 

Mes pas invariablement me ramènent vers le stade de Castelroc où j’ai vécu mes plus belles années d’enfance et d’adolescence. 

Il serait impossible aux générations actuelles d’imaginer qu’elle a pu être l’activité et le rayonnement dans le quartier de ce petit brin de terre au centre de tous nos jeux.

C’était l’époque des Bleus de Platini et nous n’avions d’autres ambitions que de fouler la pelouse du Parc des Princes et d’endosser le maillot d’une éternelle gloire. 

Saint-Tronc était à l’époque un quartier de campagne assez éloigné du centre-ville et nous ne ressentions de toute façon pas le besoin de nous éloigner de la gangue protectrice que constituait notre quartier. Toutes les activités scolaires, sportives ou culturelles se faisaient dans un périmètre immédiat de notre domicile.

Revenons au stade Castelroc. Il semble que sa destination sportive remonte aux années 1950, à l’initiative des abbés du Centre Fouque qui voyaient dans le sport une des vertus essentielles de l’éducation. À l’époque, le stade s’étendait sur toute la longueur de la parcelle actuelle et des cages en fer bordaient les deux extrémités du terrain. 

C’est dans cet état que je le découvris la première fois le 18 octobre 1975. J’avais vécu les premières années de ma vie au parc Dromel dans un univers bruyant et sans arbres. Mes parents étaient bien décidé à nous offrir un environnement plus épanouissant et plus sécure, loin des automobiles et de la pollution. 

Saint-Tronc devînt notre nouvelle adresse et ce fut magnifique. La lumière, les arbres, les odeurs de chlorophylle, l’humidité qui tombe, le mystère de la colline, le silence, la pénombre et la nuit, l’absence de bruit, tout était nouveau pour moi.

La colline de Sainte Croix majestueuse, figure tutélaire, maternelle et féminine veillait au-dessus de nos têtes.  La nuit était inquiétante, un désert d’obscurité s’étendait au sud comme une césure entre la nature et la ville. La barrière de calcaire était là, imperturbable et insensible à la folie des hommes. Ce n’est bien sûr qu’à l’âge d’homme que je compris la force et la violence du choc esthétique que j’avais reçu.

Magnifique espace de liberté pour le gamin que j’étais, je ressentis immédiatement un inexplicable attrait pour ce petit morceau de terre au pied de la colline de Sainte-Croix.

Constitué de terre et de gravier, le stade était ponctué par endroit de larges étendues d’herbes qui rendaient toutes parties incertaines. Peu importe, le décor était planté. La lumière et la liberté entraient dans nos vies et l’horizon s’élargissait

Le stade se trouvait et se trouve toujours derrière les immeubles de Castelroc. Celui-ci n’appartenait nullement à la résidence Castelroc mais, nous considérions qu’il était notre propriété. La résidence la Marguerite avait son terrain, nous avions le nôtre. Ce stade représentait donc un enjeu géopolitique majeur sur lequel nous veillions jalousement. Ainsi, quand une bande d’enfants montait jouer sur notre stade depuis Castelroc bas, la résidence du lycée ou Sainte Croix nous considérions cette intrusion comme un affront. Ces petites dissensions identitaires de défense du territoire bien légitimes n’entraîneront jamais de violence. Et alors que nous rejouions la guerre des boutons, nous consolidions jours après jours notre sentiment d’appartenance . Nous étions les enfants de la colline .

Il serait Impossible pour les générations actuelles de comprendre le nombre d’enfants qui, à l’époque gravitaient dans le quartier. C’était la génération baby-boom, nous étions des centaines à partager ces espaces.

Les temps étaient bénis et nous cohabitations sans problèmes. 

Le stade de Castelroc était donc le point de ralliement des garçons entre 6 et 12 ans dans les années 75-80. Celui-ci présentait l’énorme avantage d’une surface quasi réglementaire et deux cages de foot qui nous donnaient l’impression de jouer sur un stade homologué

L’époque n’était pas au repli sur soi et nous vivions tous majoritairement à l’extérieur hiver comme été. Nous étions parfois si nombreux que nous devions pour partager le stade, organiser des tournois où chaque équipe était composée de six personnes. 

Les mercredi était particulièrement animés, il n’était pas rare aux beaux jours que le stade soit occupé de 13h à 20h le soir. 

L’été, le stade retrouvait une certaine quiétude. Pendant les grosses chaleurs, seules les cigales nichant dans la pinède sortaient quelque peu le terrain de sa torpeur estivale. 

L’animation et la surpopulation du stade atteignirent leur maximum au début des années 78 lorsque le tout jeune club de Saint-Tronc, alors en manque de terrain d’entraînement, y faisait jouer ses troupes le mercredi soir à partir de 17h. Cela ne manquait d’ailleurs pas de générer certaines tensions diplomatiques avec les gamins qui n’appartenaient pas au club. 

Je me souviens alors que j’étais en classe de 5eme en soutien de maths au collège Vallon de Toulouse, assommé par l’ennui, je comptais les secondes qui me séparaient encore de la libération de 18h. La seule perspective d’aller rejoindre mon cher stade emplissait mon âme d’un bonheur que j’aurais du mal encore à décrire aujourd’hui. 

A Partir de 1986, le stade devenu trop vétuste et peu adapté à la demande, la Mairie de Marseille décida de le réhabiliter, de le mettre aux normes et ainsi l’aménager au mieux. Travaux inespérés à l’initiative de l’adjoint au sport de l’époque, Monsieur René Olmetta, véritable demi-dieu pour les gamins que nous étions.

Le stade allait connaître une seconde jeunesse, le terrain fut damé recouvert de sable, les poteaux ornés de filets. Une nouvelle ère allait s’ouvrir. 

Notre stade allait attirer de plus en plus de monde. Seul espace de foot disponible à l’époque où l’on ne pouvait pas comme c’est le cas aujourd’hui louer un terrain pour 1h

Au printemps, au moment où les jours rallongeaient, une quinzaine d’adultes venus des alentours occupaient le stade. J’adorais pour ma part me joindre à eux et je ressentais une certaine sensation de fierté quand ils m’invitaient à jouer avec eux. Rétroactivement, je revois ces instants avec un bonheur absolu. C’était le temps des bonheurs simples.

Ainsi va la vie et nos jeux d’enfant dans les collines un jour cessèrent.

De nos jours, les cris d’enfants ne résonnent plus sur ce stade, celui-ci ne sert plus que de terrain de boules, des arbres ont poussé au milieu et dans quelques années il sera totalement invisible comme aspiré par la végétation qui l’engloutit peu à peu.

C’est la fin d’une époque qui meurt sous mes yeux. Je ne le déplore pas, je ne le regrette pas, je le constate seulement, c’est ainsi. 

Seuls nos souvenirs le feront exister à nouveau. Ce lieu a magnifiquement bercé notre enfance et je tenais à vous le raconter.

Tél est le paradoxe. Si les lieux sont identiques, plus rien ne subsiste de cette époque. Les lieux de mon enfance m’ont échappé, comme m’a échappé mon enfance. J’en retire une éternelle nostalgie que seule une certaine poésie peut apaiser.

Le temps ne répare jamais la perte de l’enfance, bien au contraire il la réactualise sans cesse. Et la mémoire est donnée au poète pour la sublimer.

2. L’ECOLE CASTELROC – SEPTEMBRE 1977

Le quartier d’alors présentait avec l’époque actuelle quelques différences notables.

L’Itinéraire que nous empruntions pour nous rendre à l’école pourrait aujourd’hui étonner.

En 1977 , les résidences n’étaient pas clôturées, nul besoin de suivre la route pour arriver devant la grille de l’établissement scolaire . Le plateau sportif de l’école n’existait pas encore et nous pouvions prendre une diagonale parfaite depuis le canal devant le Bertagne vers l’entrée de l’ecole.

Le canal 1965

Malgré cette proximité relative, les retards n’étaient que peu accepté par les  “autorités”  et Mr Simon, cerbère bienveillant veilla pendant trente ans à ce que l’ordre républicain demeure et perdure.

Je me souviens d’ailleurs qu’une interprétation personnelle de l’horaire m’avait valu une convocation dans le bureau du directeur, Monsieur Rufin. La sanction fut terrible : un blâme et un mot à faire signer aux parents, je n’ai jamais oublié cet instant.

Je n’avais à l’époque que peu de goût pour l’étude et le chemin qui devait me mener vers l’entrée de l’école s’allongeait de jours en jours. Sans doute essaie je de retarder le plus possible mon contact journalier avec la matière scolaire.

J’avais passé mon année de Ce2 au sein de l’école privée catholique de la petite Œuvre sur le Prado. La transition s’avérait complexe tant les contrastes sociologiques étaient grands. Cette année de CM1 s’annonçait anxiogène, je ne connaissais personne. Les élèves se côtoyaient depuis 3 ans ; j’allais devoir jouer des coudes pour m’imposer.

Les instituteurs et les institutrices de l’époque étaient tout dévoués à leurs tâches. Madame Cassan, Cabrera, Cenatiempo, Canale, Papadji. Leurs noms résonnent encore dans ma tête car nous ressentions envers ces gardiennes du savoir un sentiment mêlé de crainte et d’admiration.

J’entrai pour ma part dans la classe de Madame Lari qui fut remplacée un temps par Monsieur Treillet.

J’ai conservé le souvenir très net de l’organisation de la classe et de ma place ; à droite au premier rang près de la porte. L’institutrice, pour me responsabiliser, m’avait chargé de réguler le flux des entrées et les sorties. Je m’acquittais de ma tâche avec un zèle certain espérant certainement que cela influe positivement sur mes notes mais il n’en fut rien. Je dois bien reconnaître que je n’étais pas un élève très appliqué.

En milieu d’année notre institutrice Madame Lari s’était attelée à nous enseigner l’art de la couture. Peu Intéressé par cette activité, je résistais le plus possible.  Cela me valut, une sévère remontrance de notre institutrice  et une nouvelle visite chez le directeur, Monsieur Rufin. Ce fut la dernière. C’est certainement à cette époque que j’appris à respecter l’autorité.

Les dictées avaient lieu le lundi matin, je n’y excellais, guère. Il faut dire que je n’avais pas encore découvert le plaisir de la lecture, je me suis bien rattrapé depuis.

J’étais en ce temps – là plus à l’aise à l’oral et je manifestais un réel intérêt pour les débats citoyens sur les grands sujets de société initiés par Madame Lari. Je me souviens d’un matin durant lequel, nous avions débattu de l’utilité pour les médecins d’annoncer les mauvaises nouvelles aux patients.

Rien de mon actuelle et insatiable curiosité ne s’était encore manifesté à l’époque. Peu enclin à l’étude, nous étions bien plus préoccupés à suivre à la télé, les aventures du film Tarzan qui passait le mardi soir à la dernière séance, d’Eddy Mitchell.

Pour mon plus grand malheur, mon institutrice habitait le même immeuble que mes parents. Témoin bien involontaire, celle-ci ne ratait rien le mercredi après-midi de mes divagations sonores et mes tentatives d’imitation de Johnny Weismuller.

Le lendemain, devant une classe hilare, notre chère institutrice ne manquait pas, dans un sourire ironique, de me rappeler que mes jeux extérieurs du mercredi après-midi ne me permettraient pas d’améliorer ma moyenne. O Combien, elle avait raison. 

La cour de récréation de l’époque était minimaliste, pas de cages de baskets ni de foot. Pendant les intercours, nous mettions des vêtements au sol pour figurer les poteaux et nous improvisions des parties avec une balle de tennis.

Comme je le disais plus haut,  le plateau sportif n’avait pas encore été construit et l’école jouxtait encore une forêt de chênes et de feuillus qui s’allongeait en suivant le canal jusqu’aux champs de la Marguerite.

Mes jeux d’enfants me conduisaient souvent le mercredi vers les Grands Pins à l’emplacement actuel de la Résidence éponyme. L’endroit était à l’époque sensiblement différent et bien moins urbanisé qu’aujourd’hui. Le quartier sortait à peine de son passé agricole, de nombreux terrains vagues ceinturaient les immeubles.

Les légendes locales racontaient que nombres de fermes avaient existé à cet endroit. J’avais du mal à y croire du haut de mes huit ans et je ne percevais pas encore les mutations urbanistiques profondes qu’avait connu Marseille en quelques années . C’est à cette époque que commença à germer en moi cette passion pour l’histoire qui occupe encore aujourd’hui une grande partie de ma vie intellectuelle. C’était un temps où nous pouvions encore distinguer les saisons. Aussi alors que l’hiver tombait sur Saint Tronc, nous apercevions nettement depuis nos fenêtres, les champs environnants couverts d’un duvet de givre, que je prenais alors pour de la neige. La Nature régnait encore sur la vie des hommes. Nous pouvions la sentir, la ressentir.

L’odeur de la terre, l’humidité de la végétation  l’humus, la chlorophylle. Tout cela nous sautait aux narines le matin quand nous partions en classe.

Rien de ce que nous pouvons voir aujourd’hui ne ressemble à ce que avions découvert jadis.

La rue Pierre Doize devant le Lycée Perrin s’appelait encore à l’époque chemin de St Tronc à Saint Loup. Elle ne devait avoir que trois mètres de large, était bordée de murs de pierre, jadis délimitations des propriétés agricoles.

Les jours de pluie était particulièrement épiques car la voirie n’avait pas suivi le rythme effréné des urbanisation des années 70.

Ainsi, j’ai le souvenir net de fréquentes ornières devant l’actuel Gifi. Le rond-point Castelroc n’existait pas et l’accès aux résidences et à l’école se faisait par l’intérieur des Roches.

Abondamment irrigué par les passages incessants des véhicules, la crise du petit commerce n’existait pas encore. Cela  permettait au boulanger, au poissonnier Pardini, au papetier Azan de régner sans partage sur l’économie locale. L’apparition de Sodim (actuel Aldi) en 77/78., de Point 5 en 1979 à Saint Loup et de Super M en 1983 rebattra grandement la donne.

En 1977, le chemin d’asphalte entre les Roches et Sainte Croix qui conduit aujourd’hui à Castelroc n’existait pas. La desserte actuelle ne verra le jour que dans les années 80. À cet emplacement s’étendait alors à l’époque, un vaste champ marécageux très souvent gelé les matins d’hiver.

3. LE RAQUETTE CLUB

A partir des années 1995, une grande nostalgie de l’enfance s’empara de moi et je me mis en tête de retrouver les traces du passé, les visages, les sensations, les repères. Je décidais alors de passer à l’action et de médiatiser mon initiative.

Internet n’existait pas encore, j’eus alors recours au seul médias de masse à ma disposition, les quotidiens Marseillais. Autres temps, autres mœurs, un journaliste me fit la grâce d’un petit article avec photo dans le Méridional, journal aujourd’hui disparu. L’article faisait part de mon souhait d’organiser une rencontre des anciens de St Tronc ainsi que de mon souhait de réunir les participants éventuels au Raquette club, un des lieux–phare de mon enfance à Saint-Tronc.

La foret vers le centre Fouque – 1984

Ce fût un échec retentissant, je n’eus quasiment aucun retour de cette brillante initiative. Aucune de mes connaissances, ni amis d’enfance ne s’étant manifesté, je dus renoncer. Le projet tomba à l’eau et dans l’oubli.

Presque dix ans plus tard, cette idée tenace refit surface et je décidais cette fois-ci d’utiliser les nouvelles technologies. Internet faisait à présent partie de notre quotidien et je lançai sur une page web un nouvel avis de recherche.

Le succès cette fois-ci fût immédiat.

Anciens professeurs et collégiens du vallon de Toulouse, anciens élèves de l’école Castel Roc, beaucoup s’étaient manifestés. Tout était prêt, je fixais la date des retrouvailles au 18 juin 2006 à 21 h.

Comme le sportif concentré avant un match, c’est légèrement fébrile et un peu inquiet que j’arrivais ce soir-là seul, pour préparer la rencontre.

Alors que j’achevais de donner les quelques directives aux restaurateurs qui assuraient l’organisation de la soirée, je ressentis un violent besoin de m’isoler, je fis un tour dans le bâtiment et alors que je déambulais dans les pièces en enfilade, un élément particulier attira mon regard. Face à l’entrée vitrée sur le mur à gauche existait encore un panneau qui m’apparut très ancien.

Derrière une vitre sans âge, un panneau de bois affichait encore des vignettes bristol avec photos numéro d’adhérent au club de tennis de l’année 1982.

Je ne sais comment ce vestige semblant sorti d’un cataclysme avait survécu après tant d’années, ni pourquoi il était resté figé sur l’année 1982.

Il était là devant moi, inerte et magnifique à la fois.

A vrai dire. Je connaissais ce tableau plutôt je le reconnaissais. C’était celui des abonnés, du club de tennis tenu à l’époque par Monsieur Intagliata.

Enfant, j’avais longtemps caressé le souhait de jouer au  » Raquette  » mais les droits d’entrées étaient bien au-delà des moyens possible pour mes parents à l’époque.

Fasciné j’observais de l’extérieur, les membres du club de l’époque m’apparaissaient comme des  demi-dieux que j’admirais secrètement et auxquels je souhaitais ressembler.

Le champ en contrebas de Castelroc

Opiniâtre et déterminé j’allais pendant des années harceler mes parents pour qu’il m’inscrive au Raquette club. Las certainement de mon insistance, ils accédèrent à ma demande en 1982. J’obtins donc le précieux sésame la même année. Une fiche de Bristol attestait de mon appartenance au cénacle. Cette fiche de Bristol de 1982, je l’avais à présent sous les yeux 24 ans après.

Je la vis en début de liste, à la lettre A. Une simple fiche Le Bristol avec mon nom, mon prénom et ma photo d’adolescent et qui avait suscité en moi tant de fierté.

Organisées par ordre alphabétique, ces fiches d’identités jaunis et gondolées par le temps, témoins uniques d’un passé à jamais révolu me sautèrent au visage.

Hormis les gérants, j’étais seul ce soir-là dans le raquette club, personne, pas un bruit, juste quelques oiseaux à l’extérieur, un silence absolu.

Le Raquette club 1965. L’on aperçoit la résidence de La Marguerite en construction dans le fond

Comment cela était-il possible ? Comment cet endroit qui avait rayonné pendant 30 ans, qui avait  reçu le tout Marseille de l’époque, comment était-il possible un soir de juin que je fusse le seul présent dans cet endroit jadis si fréquenté, si animé,  si vivant ?

C’est empreint d’une légère mélancolie que je retournai à l’organisation de ma soirée et alors que j’attendais mes invités,  je me suis souvenu

2 Novembre 1976.

A suivre…

4. CSCS SAINT TRONC – LE CLUB DE FOOT DE NOTRE ENFANCE

C’est en 1978, qu’un petit groupe de bénévoles décident sous la présidence de M. Tiran de créer sur le quartier une association qui permettrait à chacun  » de pratiquer son sport favori au moindre coût  » Ce slogan en forme de profession de foi annonçait l’ambition et l’enthousiasme des dirigeants. Leur initiative était d’autant plus louable, qu’ils avaient entrepris d’occuper les jeunes, qui dans ces années 1978-80 étaient très nombreux. J’en parle d’autant plus facilement que j’en faisais parti. Nous étions des centaines, certains de La Marguerite, d’autres des Grands Pins, de Castelroc ou des Jardins de Flore.

Nous jouions à l’époque sur le petit terrain devant la Marguerite. Je me souviens de ces hordes de gamins, issus du  “baby-boom” que nous étions, nous vivions quasiment comme à la campagne et les tournois de foot amateurs que nous organisions rythmaient nos mercredis après-midi et nos samedi.

C’était l’époque où l’on pouvait encore apercevoir des vaches qui paissaient devant la B-Fouque. Saint tronc n’était encore qu’un village accroché à la roche blanche de ” Sainte croix ” et nous nous enivrions des douceurs de cette liberté que permettaient les collines environnantes.

Pupilles de Monsieur Monaco

C’est donc dans l’allégresse générale que, nous « les enfants de saint Tronc » avions salués la naissance de ce club, qui allait nous permettre de nous exprimer, de briller et peut être de devenir célèbre. La tâche pourtant s’annonçait rude et les dirigeants savaient qu’il serait difficile de concurrencer des clubs mieux implantés comme » Vivaux Marronniers, Sainte-Marguerite ou Mazargues. Mais qu’importaient les difficultés à venir, la passion était là et le club était né. A l’époque, les dirigeants du club ne possédaient que peu de moyens et ce n’est qu’armé de leur amour du sport qu’ils commencèrent à lancer les campagnes de recrutement, à négocier l’obtention de locaux et d’un stade d’entraînement avec la Ville. Les débuts se firent comme prévu dans la douleur, nous jouions nos matchs à saint Loup, tandis que les entraînements avaient lieu sur le terrain de Castelroc Haut.

Peu à peu, les choses s’organisaient et déjà pour la saison 1978-79, huit équipes étaient engagées sous les couleurs du club. Je suis sûr que beaucoup sur le quartier se souviennent du petit box derrière le  » SODIM  » qui nous servait de quartier général. Nous y avions rendez–vous avant chaque match, les parents nous accompagnaient sur les divers stades où devaient se dérouler les rencontres. C’est pour ma part, ainsi que j’ai commencé à découvrir Marseille.

Il y avait aussi les lotos, les sorties, les soirées que le club organisaient, nous étions fiers d’appartenir à cette famille sportive. C’est donc tout naturellement que nous avions développé un solide sentiment d’identité et d’appartenance et c’est avec la rage et l’orgueil de nos 10 ans que nous défendions chaque dimanche l’honneur de notre quartier. Sans avoir de prétentions démesurées, le club dont l’évolution resta modeste malgré les années, nous permit de nous épanouir et de ne jamais perdre de vue que l’essentiel était dans l’amitié, la solidarité le plaisir de l’effort et le dépassement de soi. Je garde encore à l’âge adulte les traces des enseignements de nos entraîneurs qui sans cesse prônaient le respect de l’autre.

insouciante jeunesse dont je garde encore de merveilleux souvenirs, je souhaite aux générations suivantes de ressentir autant de joie que nous en avions à l’époque.

Je ne peux clore ce fragment de l’histoire de notre quartier sans saluer les nombreux bénévoles, qui sans être à l’origine de la création du club bénévole se sont en effet succédés pour assurer la pérennité de la structure associative et sportive : citons Mrs Louisor, Gisssler, Campo, Monaco, Giuliano, Galiano, Bonsignori, Ferraro, Alacchi (et j’en oublie sûrement) qui se sont dépensés sans compter, pendant des années pour que demeure sur le quartier une structure associative et sportive.

5. UNE CAMPAGNE A LA VILLE

Nous avions vécu jusqu’à présent à Sainte Marguerite dans un univers de bitume et de béton, sans arbres. La nature occultée ne parvenait pas jusqu’aux enfants que nous étions. Nous n’avions comme horizon que quelques arpents de goudrons sur lequel nous déambulions à vélo ou à pied. Nous nous aventurions parfois jusqu’au parc Dromel tout proche, limite définitive de mes aventures.

Un peu juste pour se rêver en Robinson.

Je ne le savais pas encore mais le parc Dromel était alors le vestige d’une propriété immense ayant appartenu au Sieur Dromel, commerçant aisé philanthrope et nostalgique de l’Empire. Il avait baptisé les allées de sa propriété du prénoms des sœurs de l’empereur (allée Caroline, allée Pauline, allée Élisa)

Propriété jadis immense qui s’étendait jusqu’aux confins de Saint-Loup celle-ci n’était plus que l’ombre d’elle-même en bordure de l’Huveaune. Une allée de platanes fantomatique qui ne conduisait plus nulle part était le seul élément d’un passé aristocratique.

Cette voie de desserte de la bastide jadis majestueuse, même déclassée, ne manquait pas d’impressionner l’enfant que j’étais. Ma grand-mère m’avait raconté qu’elle était un ancien chemin qui montait vers un grand château. J’imaginais alors avec toute la fougue de mon ignorance que l’endroit avait pu être un repère de chevalier au Moyen-Âge.

L’imagination d’un enfant ne suffisait pas, l’endroit était clos, triste, peu propice à l’épanouissement psychologique d’un enfant. Mes parents prirent une décision radicale nous allions quitter la ville pour rallier la campagne.

Je venais de passer mon premier hiver à Saint-Tronc. Tout y était différent. Le rythme des saisons devenait visible. Les habitants actuels auraient du mal à le croire mais Saint-Tronc était à l’époque un coin de campagne sur lequel on avait posé des immeubles en béton. En contrebas de Castelroc, à l’emplacement du hameau de Saint-Cyr, une forêt de chênes s’étendait jusqu’au canal. Cette partie de Saint-Tronc avait été autrefois enclose dans la propriété le Val des Pins dont la Bastide se trouvait à l’emplacement actuel du centre Abbé Fouque, le Val des pins. Cette terre largement arrosée par le canal de Marseille était réputée riche et généreuse. Dans les années 75, quand les premiers habitants de Castelroc investirent les lieux, le passé agricole du quartier venait à peine de rendre l’âme et certaines parcelles de terrain, en forme de quadrilatère, s’étendaient depuis le stade de foot jusqu’à la Résidence La Marguerite. De nombreux arbres fruitiers (poiriers, cerisiers, pommiers) disséminés servirent de décor à la ribambelle de gamins que nous étions alors.

Mon premier hiver à Saint-Tronc fut féerique car je découvrais la nature, la vraie ; celle immense et mystérieuse qui incline à l’humilité.

J’ai très tôt appris à la respecter et à l’aimer.

Certains s’en souviennent encore peut-être, mais au-dessus du canal qui courait jusqu’aux jardins de Flore existait un chemin de pierres polies et incroyablement ajustées. Ce chemin pavé semblait conduire vers la colline. En bordure de cette route pavée nous pouvions dans les années 1985 86 encore apercevoir des chênes immenses qui étrangement semblaient avoir été plantés là pour baliser ce chemin qui apparaissait presque sacré (un de ces chênes subsiste d’ailleurs de nos jours près du canal, à proximité de la grille du hameau de Saint-Cyr à l’emplacement où se trouvait jadis le pont sur le canal)

Très habilement alignés les uns par rapport aux autres, certains de ces chênes étaient anormalement hauts et puissants, donc normalement anciens. Cela était un mystère pour les habitants du quartier car nul ne s’expliquait ni ne savait la période ni la raison pour laquelle ils avaient été plantés là.

Nous savons que les terres de San Tron avaient appartenu depuis le moyen-âge aux moines de Saint-Victor qui possédaient là une terre dite de Carvillan et sur lequel ils avaient ouvert une voie de procession vers la chapelle au sommet.

Les recherches récentes nous ont permis de comprendre que ce chemin était l’ancien chemin de procession qui conduisait au sommet de la colline Sainte-Croix. Nous n’avons aucune certitude mais ces arbres semblaient avoir été des balises pour les pèlerins à l’assaut de la colline. Nous savons que ce chemin a été déclassé au 17e siècle.

6. LA RENCONTRE AVEC LA COLLINE

Je fis cette année-là une rencontre inattendue et exceptionnelle : la colline

Nous habitions à une centaine de mètres des premières aspérités calcaires de Sainte-Croix. Nous pouvions nous y rendre en quelques minutes.

La rencontre fut merveilleuse, magistrale. Je n’avais connu jusque-là que des périmètres restreints, bordés de voitures, de pollution et bornés par les interdits parentaux.

Le contraste fut violent. Ce fut une renaissance.

Je découvrirai à présent la lumière, l’infini et la liberté.

Immense et massif rempart de calcaire face à la mer le mont Sainte-Croix nous appelait à lui.

Je pense avoir vécu suffisamment longtemps pour témoigner aux générations futures que ce lieu n’a pas toujours été ce que l’on en perçoit aujourd’hui. Un vaste domaine forestier composé de pins et de chênes lièges s’étendait alors depuis le vallon de Toulouse jusqu’aux Trois ponts.

Un abbé du centre JB fouque 1950 vu de la colline

Refuge d’une faune variée, lièvres, perdreaux, grives peuplaient encore nos collines au tournant des années 2000, ce n’est désormais qu’un lointain souvenir.

Des terribles incendies ont depuis blessé à jamais les contreforts du massif.

L’initiation ne tarda pas. Certains enfants arrivés avant moi sur ces contrées hostiles allaient nous enseigner leur science de la colline.

C’est ainsi qu’un mercredi désormais mémorable d’avril 1978,  notre guide Jean Marc, le scout de la bande nous invita à partager sa découverte. Nous nous aventurâmes au-delà de la ligne de sécurité symbolique.

Nous suivîmes notre fil d’Ariane tel Thésée dans le labyrinthe, un brin fébrile car nous savions que nous étions en terre interdite.

Après avoir longer le petit chemin derrière le parking de l’immeuble du Ruissatel, Jean Marc nous conduisit à 30 m de la chaufferie sur un point particulier qui allait décider des années après de mon intérêt pour l’histoire.

Au détour du chemin sous une roche de calcaire, une porte en fer très ancienne rivetée rouillée ouvrait sur un passage sombre et inquiétant.

Il s’agissait de l’entrée du bunker allemand dont j’avais entendu parler dès mon arrivée à Saint-Tronc. Une Légende locale courait alors sur l’existence d’un souterrain entre Saint-Tronc et Pont-de-Vivaux. Ultime vestige de l’occupation allemande en 1944 dans le quartier.

Mes parents m’avaient d’ailleurs formellement interdit d’accéder au souterrain mais la curiosité fut trop grande et ce jour-là l’occasion se présenta, nous entraînant dans le tunnel.

Le général Montsabert

L’entrée était à l’époque sur le sentier à droite parfaitement accessible aux tout-venants

Rappel historique : 

Les troupes allemandes arrivent dans le village de Saint Tronc et des Trois Ponts le 12 novembre 1942, ils investissent tous les lieux susceptibles de leur fournir un maximum de confort à moindre frais. C’est ainsi qu’ils réquisitionnent le « château des Roches » (Castelroc Haut), les bastides de la Germaine, du Val des Pins (JB Fouque) Canto – perdrix (face à château St loup). Parallèlement, les Allemands démarrent le creusement du tunnel des Roches, véritable ligne Maginot qui fend la colline de Sainte-Croix de part en part entre St Tronc et les 3 Ponts et dont le mérite revient au STO (service du travail obligatoire) que les Allemands ont réquisitionné pour l’occasion.

Pourquoi les Allemands investissent ce lieu, apparemment sans aucun ressort stratégique ? A cela trois explications. Le quartier est à l’époque essentiellement agricole, les laitiers et les paysans y sont nombreux. Les Allemands trouvent donc sur place toutes les denrées nécessaires. Par ailleurs, les bastides y sont nombreuses et les officiers peuvent s’installer confortablement. Enfin, les collines de Saint Tronc présentent un double avantage : Elles permettent de surveiller la rade de Marseille à l’Ouest et la route Nationale allant vers Aubagne à l’Est. En 1942, les Allemands craignaient déjà un débarquement alliés. Du fait de son aspect escarpé, les collines de Saint Tronc permettent donc de voir arriver de loin d’éventuels ennemis. Ce n’est donc pas pour rien si l’envahisseur entame la construction d’un tunnel-abri dans les collines. 

Pendant l’occupation, le tunnel abri renfermait un véritable arsenal, 800 soldats allemands y étaient parqués et vivaient en autarcie dans cette ville souterraine qui fabriquait elle-même son électricité, avait sa salle d’opération chirurgicale, ses salles de repos, de réunions, ses douches, ses chambres à coucher et ses kilomètres de galeries sur 3 niveaux. Rapidement, les Allemands établissent leur quartier général dans le quartier. Le château des Roches (Castelroc) servant même de point de résidence aux officiers. C’est dans ce contexte que le quartier Saint Tronc allait vivre des événements extraordinaires.

C’est ce fragment d’histoire qui se présenta devant nous ce mercredi d’avril 1976.

Nous y entrâmes comme dans un mausolée, la légende racontait que des hommes y avait été tués et que certains de leurs cadavres y étaient encore visibles. Le bunker à l’époque était dans un état de conservation remarquable. Les douilles de fusils, encore au sol, les fils électriques étaient encore en place, les ampoules encore au mur. On va d’ailleurs ce jour-là trouver une grenade dégoupillée ainsi qu’un casque allemand.

Les escaliers taillés dans la roche – Bunker de Saint-Tronc

La centrale électrique était encore en place ainsi que le mécanisme de ventilation à l’entrée sud côté Beccote.

A peine trente ans s’étaient écoulés depuis la fin de la guerre. La sensation fût glaçante, nous avions l’impression d’un tombeau.

Ce n’est point tant cette expérience en souterrain qui m’impressionna, ni l’interdit que ce jour-là j’avais outrepassé. Le malaise fût plus grand et je mis des années à comprendre ce qui se passa en moi ce jour-là. Du haut de mes 10 ans, j’avais croisé une part de l’histoire de Marseille, j’avais foulé bien innocemment un lieu de souffrance humaine. Sans aucun respect alors pour ceux qui avaient combattu pour la liberté nous avions rit, joué et dégradé ce lieu.

Ce souvenir m’a hanté de nombreuses années, l’expérience fut extraordinaire mais j’ai ressenti pendant longtemps une certaine culpabilité et c’est pourquoi j’ai toujours refusé d’y retourner.

Cet épisode fut un événement marquant dans ma vie car de ce jour je n’ai cessé de m’intéresser à l’histoire.

Cela s’est passé un après-midi d’avril 1976, j’en conserve un souvenir net au point d’entendre encore les éclats de rires amplifiés par l’escalier creusé dans la roche au centre du bunker.

 

7. EN SUIVANT LES SENTIERS D’ALORS

14 Septembre 1979, La rentrée au collège Vallon de Toulouse.

L’ordre a été donné aux cohortes de collégiens d’un rendez-vous à 8h25 pour une ouverture des grilles à 8h30. Je fais cette année, partie de la nouvelle promotion des élèves de 6ème au collège Vallon de Toulouse inauguré quelques années auparavant. L’endroit est encore largement campagnard, les champs de betteraves du père Gorlier en arrière-fond jouxtent l’aire de jeu. Le collège représente la seule emprise urbanisée, l’entrée se fait par le haut sur une rue dont nous n’avons jamais su le nom. Le collège est construit sur la partie haute du Vallon. Les classes se distribuent sur 4 étages de A à D. Les étages supérieurs ont la vue sur mer ou sur la colline. La cour se répartit sur deux niveaux : le plateau haut qui sert de point de ralliement et les plateaux bas dévolus aux sports collectifs.

A cette époque, le complexe sportif du Vallon de Toulouse n’existe pas encore et j’ai le souvenir que plus d’une fois le cour de gym de Monsieur Sol fut interrompu par le troupeau de moutons de la ferme voisine. Et il fallait attendre que le chien responsable du troupeau reprenne la main pour que le cours continue : Surréaliste !

À l’époque loin de l’ère de la trottinette, la plupart des élèves viennent à pied de la Sauvagère, de la Marguerite, des Grands Pins. Certains ont des vélos et d’autres, les demi-dieux, viennent en 103 XP sport.

Pour ma part, le trajet se fait à pied : il représente à lui seul une aventure qui mérite d’être racontée.

En cette fin des années 70, les résidences ne sont pas clôturées ni repliées sur elle-même. Ainsi en quittant le collège, liberté m’était donné de traverser la Croix du Sud, de longer Les Jardins de Flore par le mur de clôture du transformateur puis suivre le canal jusqu’au bassin dit de La B Fouque.

La traverse François Mauriac 1978 – En Venant des Jardins de Flore

Presque arrivé à destination, il me fallait encore traverser le pont du canal et suivre l’ancien sentier des paysans pour parvenir au domicile parental.

Entrée du vallon Toulouse 2004

Le périple avait duré moins d’une demi-heure et je n’avais croisé aucune voiture. L’envie me venait parfois de varier les plaisirs.

Au croisement des deux champs, au lieu d’entamer la remontée vers Castelroc haut, il m’arrivait de continuer à gauche vers la Marguerite. En passant devant le pommier, je laissais le petit stade sur la gauche pour parvenir sur le petit parking de l’école maternelle Castelroc. Il n’existait pour un piéton à l’époque aucune entrave entre les jardins de Flore.

Alors que j’arrivais du quartier Sainte-Marguerite où j’avais vécu jusque présent, ma première rencontre avec Saint Tronc et son histoire se fît le 18 octobre 1975. Dans l’ascenseur vitré de la résidence Castelroc, avec vue imprenable sur Marseille, un des déménageurs alors affairé à transporter les meubles du camion jusqu’à l’appartement me dit : ” Tu sais petit ! Ce quartier est une pépite. Les immeubles de Castelroc ont été construit sur un ancien château qui appartenait à un noble. Il existe aussi un tunnel des Allemands de la dernière guerre avec un souterrain qui va jusqu’à Pont de Vivaux.” La voix de ce sympathique déménageur résonne encore dans mes oreilles. Elle allait sans que je m’en aperçoive susciter mon intérêt pour des années. En effet : Au pied du Mont Sainte Croix (et non Saint Cyr) se trouvait dès le début du XIXème siècle le château des Roches (entre le Ruissatel et le parking) Je n’ai personnellement pas connu ce château. Il est tombé dans l’oubli au début des années 1972, impitoyablement rayé de la carte par les promoteurs.Magnifique demeure posée sur une dalle sablonneuse au milieu d’une pinède accrochée au flan des contreforts de Sainte-Croix.

Elle avait été la propriété de Monsieur LAGARDE et son épouse, née RIVOIRE et déjà propriétaires de la Darbucelle rue François Mauriac, ils léguèrent les deux propriétés à leurs nièce et neveu. Le château fut habité jusque dans les années 1940 (occupé ensuite par les officiers allemands pendant la seconde guerre mondiale et tombé en déchéance à partir des années 50) Cette bastide de style éclectique avec fronton néo-classique et balcon en fer forgé était certainement une des création les plus originale de ce coin de Marseille.Une de mes tantes m’avait raconté que le château avait particulièrement souffert après la libération du vandalisme des populations environnantes. Tout y avait été volé :  les marqueteries, les boiseries, les tuyauteries, les céramiques, les tapisseries. Le Château était devenu maudit, il avait abrité les officiers de la Wehrmacht en poste à Marseille ainsi que le gouverneur militaire Allemand pendant la guerre. Les populations s’étaient vengées au travers du château dans une destruction cathartique et punitive des humiliations reçues par les Allemands. Déjà dans l’enfance, l’ombre de ce château me hantait, je voulais le connaître, le découvrir. J’ai cherché en vain pendant des années la personne qui pouvait m’éclairer sur son existence. En vain, le château était comme frappé de damnatio memoriae. Il était sorti de l’inconscient collectif. Incroyable en vérité. Ce n’est qu’à l’âge adulte alors que j’étais étudiant que le hasard me mis en contact avec une personne qui avait posé dans les années 50, juste avant son mariage sur les marches du château. C’est la seule photo que nous ayons de la demeure. J’ai longtemps pensé que l’entrée du château devait se situer sur l’emplacement actuel de Gifi du centre commercial La Marguerite. Les platanes qui existent toujours devaient matérialiser une allée.Mais, il n’est également pas impossible qu’une grille d’entrée du château ait pu exister au sommet de l’allée qui y menait c’est-à-dire à l’emplacement du jeu d’enfant actuel de Castelroc Haut.

Le château Castelroc 1955

Les endroits tels que nous les avons connus dans les années 75 / 80 n’existent plus. Plus rien ne subsiste de la forêt de chênes qui existait en contrebas de Castelroc sur la droite, en allant vers la B Fouque. Depuis l’immeuble le Taoumé, il existait un petit sentier qui menait vers un champ immense qui s’étendait depuis le stade jusqu’au canal. Ce champ était le vestige d’une exploitation agricole et plus précisément d’une vigne.  Il n’en restait plus rien depuis longtemps. En bordure de ce pré, un espace très dense avec des chênes centenaires très hauts, des micocouliers, des châtaigniers.Enfant, je m’étais déjà étonné de la densité et de la hauteur de ses arbres à cet endroit là précisément. Certainement que ceux-ci avaient été plantés pour l’ombre de la bastide qui existait à cet endroit là et ce depuis des temps immémoriaux.En effet. nous en sommes sûrs, il existait à cet endroit une ferme avec les dépendances et les caves. La ferme était positionnée entre les deux champs;  celui de gauche qui monte au stade et celui de droite complanté d’arbres fruitiers qui allait jusqu’au canal.En considérant la densité de la végétation à cet endroit, il n’est pas impossible, aux vues des données historiques que l’on a sur le lieu, que cette ferme ait cessé de fonctionner au rachat en 1913 par l’abbé Fouque.Peut-être la ferme a-t-elle été démantelée ? Peut-être s’était-elle effondrée ? En tous les cas, dans les années 75-80 il n’en restait plus rien de visible.Le lieu était abandonné et ruiné depuis longtemps, la nature avait repris ses droits et avait poussé de façon anarchique en recouvrant toute trace du passé. Une découverte récente nous a permis d’identifier sur des photos aériennes des années 50 que les terrains alentours étaient destinés à la culture de la vigne. Saint Tronc avait donc ses périodes de vendanges.

Le vignoble bénéficiait du ruissellement naturel des eaux depuis la colline. La culture de la vigne occupait par conséquent pour des raisons techniques et hydrographiques les terrains en pente du stade vers le canal.Par contre, les espaces planes en contrebas du bassin du canal étaient dévolus au blé et aux céréales. J’ai vu de mes yeux une photo d’un ouvrier agricole fauchant les blés devant la B Fouque dans les années 30.

O tempora, o morres ! Pour ceux qui ont connu le lieu, dans les années 80 était encore visible au centre de la forêt, une trappe maçonnée, ouverte dans la terre et laissant entrevoir le sol trois mètres plus bas. Cela a toujours été mystérieux pour nous, car nous ne comprenions pas qu’elle pouvait en être l’utilité à cet endroit, d’autant qu’il n’y avait aucune ouverture en contrebas, ni ruines d’habitations alentours. Cette “trappe” était d’une profondeur conséquente, elle s’élargissait en une vaste salle souterraine, comportant une voûte en croisées d’ogives à l’intérieur, comme on en trouve traditionnellement dans les caves médiévales.Je n’avais à l’époque aucune espèce de connaissances de ce type d’architecture, je n’aurais pas manqué, sinon, d’en faire un croquis ou une photo.Ce dernier point accrédite l’hypothèse d’une ferme plus ancienne encore que la bastide voisine Val des Pins qui datait du début du XIXème siècle. Nous pourrions aller très loin dans les hypothèses car nous savons que ce lieu était depuis le 11ème siècle, la propriété des moines de Saint-Victor qui avaient ouvert sur leurs terres un chemin de procession vers la chapelle au sommet de la colline de Sainte-Croix. J’en ai des frissons avec le recul car nous avions à l’époque sous les yeux un vestige potentiellement très ancien.

Il est d’ailleurs étonnant que ma mémoire d’enfant ait fixé autant de détails. Sans doute l’intuition précoce, d’une rencontre insolite avec un élément du passé. Construction prémonitoire de mes intérêts intellectuels ultérieurs.J’en ai personnellement une quasi certitude depuis que j’ai découvert pendant le confinement sur un terrain privé un élément architectural précis qui tendrait à corroborer l’hypothèse dans le quartier de plusieurs vestiges datant du Moyen-âge. Reprenons le fil, cette cave se situait au pied du grand micocouliers qui me servait de quartier général. À cet endroit, le terrain comportait un certain dénivelé, si bien que nous pouvions contourner la cave par la droite et nous retrouver au pied d’un mur épais. Que de mystères !A l’époque, nous descendions par la trappe à l’aide d’un arbre mort qui nous servait d’échelle.Cette cave devait être attenante à une ferme et elle devait permettre de stocker des denrées, servir de cuve vinicole ou peut-être même servir de glacière.J’ai du mal avec le recul à imaginer que cet endroit qui a été le lieu de toutes mes rêveries d’enfants et d’adolescent avait pu être vingt ans plus tôt un lieu de labeur et de travail authentique de la terre.Je ne sais si ces éléments étaient rattachés à la bastide le Val des Pins qui avait occupé les lieux à l’emplacement du centre JB Fouque depuis les années 1820 ou comme je le crois de plus en plus, nous étions en présence ici d’un vestige beaucoup plus ancien. Quoi qu’il en soit, notre mémoire du lieu ne démarre qu’au début du XIXème siècle et nous savons que bien avant l’avènement du canal de Marseille, ces terres étaient déjà riches et attiraient bien des convoitises. Je voudrais vous en dire quelques mots car nous ne pouvons pas comprendre Saint-Tronc si nous ignorons ces épisodes du passé. LE VAL DES PINS Il est très difficile de nos jours d’envisager les lieux tels qu’ils ont pu être naguère. Certes, nous avons quelques photos et repères historiques mais rien de ce que nous pourrions imaginer n’approcherait la réalité telle qu’elle fût.

L’objectivité de la réalité historique se laisse parfois tenter par la poésie et l’idéalisation. Je vous propose donc ce petit voyage légèrement mélancolique vers un lieu qui n’est plus mais dont subsistent quelques témoignages anciens qui favorisent la nostalgie.J’ai pour ma part, eu la chance à la fin des années 70 de connaître ce petit paradis de verdure, héritier d’une époque révolue.

Je regrette en effet ce coin de campagne qui fut l’écrin de mon enfance et dont je garde encore des souvenirs merveilleux.

Je conserve dans ma mémoire des images mnésiques d’une telle netteté qu’il me suffit de lire en moi pour les évoquer avec précision. Il est important que je puisse raconter pour ne pas oublier. Dans les années 75, lorsque que nous arrivâmes avec mes parents dans le quartier, les vaches paissaient encore dans les champs en contrebas. Si mon frère et moi sommes rapidement partis à la conquête de nos jeux dans la colline, nous restâmes longtemps, comme la plupart d’entre nous, absolument ignorants du passé qui avait existé sous nos pieds.Comme frappé d’amnésie, l’histoire de ce lieu n’avait bénéficié d’aucune transmission orale, d’aucune hérédité, d’aucune incarnation. Endroit fantomatique sans connexion avec son histoire, il m’a fallu des années tel un chasseur d’épave pour en exhumer des pans entiers disparus sous la banalité du quotidien.

La faute certainement à l’absence de lieux authentiques, de noyaux villageois où des anciens auraient pu raconter et transmettre.Le quartier s’était développé de façon anarchique, il avait recouvert et fait taire le passé.Je ne me souviens pas non plus qu’à l’école quiconque nous ait appris l’histoire insolite de ce coin de Marseille qui a pendant longtemps été le grenier de la ville du fait de ses nombreuses terres agricoles largement arrosées par les eaux du canal.Je suis ravi aujourd’hui de corriger cette lacune. Les témoins et les sources me manquaient il me fallait partir en quête d’informations. Tel un Rouletabille curieux, je démarchais le plus possible les environs. Alors que j ‘avais entamé mes recherches d’historien amateur, le hasard me mit en rapport avec de précieux témoins.C’est ainsi que je rencontrais Monsieur C, un jardinier du centre JB Fouque. Il orienta mes recherches de façon magistrale et me permit également de rencontrer les anciennes religieuses de la bastide Bois Fleuri qui déjà, à l’époque, s’occupaient de l’enfance délaissée à Saint Tronc dans les années 1950Celles-ci finissaient humblement et paisiblement leur vie de labeur dans une maison de retraite voisine.J’eus l’honneur d’être invité par elles, un après-midi de juin. Elles me reçurent avec une certaine solennité qui m’intimida.

Elles s’étaient disposées en arc de cercle autour de moi, et avec une économie de mots et une précision absolue, elles me racontèrent leurs souvenirs du quartier.Je tiens beaucoup de mes connaissances à ces rencontres passionnantes. 

Revenons au Val des Pins Enfant nous avions entendu les rumeurs et les mythes véhiculés. Nous n’avons pour l’heure aucune idée de la vocation de ce lieu avant le XIX siècle. Nous avons émis l’hypothèse au cours d’un article précédent de probabilité sur ces terres d’un ancien chemin de procession vers la colline Sainte-Croix. En effet, nous savons grâce aux anciennes archives de Saint Loup qu’en l’an 1645, l’on disait encore les messes les dimanches et fêtes dans la Chapelle de Sainte-Croix.

Les recherches imputent la construction de cette chapelle aux moines de Saint Victor, car le seul chemin qui y menait était sur les terres de Saint tronc et leur appartenait. L’accès à la chapelle fut interdit par l’évêque en 1710 et sa destruction fut totale à la révolution. Si l’on fait donc l’hypothèse d’un ancien chemin de procession, celui-ci doit donc être très ancien et précède bien sûr la bastide du Val des Pins. Empruntons à l’historien des bastides Marseillaises. Henri Luppi :  ” En 1812, cette belle propriété dans la pinède au pied de la colline Sainte Croix fut le bien de Mme veuve Magnan, née du Revest puis elle passa entre les mains de Monsieur Audibert, négociant de la Place Noailles. Ses héritiers la revendirent à Madame Louise Achard, rentière, en 1828 “Nous sommes fin du règne de Charles XElisabeth-Louise ayant épousé Edouard Couve, banquier, domicilié au 24 rue Grignan, le Val des Pins entra dans cette célèbre famille. En 1913, la vocation de la bastide change, le lieu-dit ” Val des Pins ” prend une nouvelle direction. L’histoire s’écrira ainsi désormais.La famille Couve céda alors la propriété Val des pins à Monsieur l’abbé Fouque qui cherchait à installer son œuvre à l’écart de la ville.Refermons temporairement notre livre d’histoire. Nous y reviendrons

A la fin des années 1970, le mercredi en contrebas des immeubles Castelroc, les mamans pique-niquaient dans le champ avec leurs enfants tandis que nous, jeunes adolescents insouciants, nous passions nos après-midi dans les arbres.

 J’avais pour ma part une affection particulière pour un micocoulier. Il était comme un refuge les jours de pluie. J’aimais me rendre à cet endroit en promontoire où je pouvais, pour une fois, m’élever au-dessus des autres.Cet arbre était devenu comme un ami, il était la marche symbolique d’une ascension impossible dans mon quotidien de cancre.Cet arbre qui n’intéressait personne était devenu mon bien personnel. Il agissait comme une enveloppe protectrice, il me protégeait du temps qui passe. J’y parvenais à suspendre le temps.J’y restais de longues heures, rêvassant et fuyant ainsi mes devoirs d’école du mercredi.C’est certainement cette sensibilité d’adolescent qui a nourrit mon imagination.

Elle est l’encre psychique dans laquelle aujourd’hui je trempe ma plume. C’est drôle, je m’aperçois aujourd’hui que j’ai toujours su que je raconterai ces épisodes. Ils n’ont aucun intérêt particulier sinon qu’ils sont attachés à une certaine poésie, née d’une émotion singulière comme le souffle d’une musique que j’ai ressenti très tôt.C’est la solitude de ma forêt de Castelroc qui permettait ce silence contemplatif dont je vous parle aujourd’hui à quarante ans de distance. Je pouvais à l’époque depuis mon arbre apercevoir la mer car l’horizon n’était point encore obstrué par les immeubles. 

Depuis la résidence CASTELROC, en suivant le sentier, nous arrivions sur la fameuse ruelle de pierre polies dont j’ai parlé plus haut et qui descendait depuis le stade vers le canal. En cheminant davantage s’insinuait face à nous le centre JB Fouque. En approchant du petit pont, il existait encore de part et d’autres, de vastes espaces champêtres ; sur la gauche, en direction des Jardins de Flore, un no man’s land de nature qui jouxtait la piscine. Aucune villa n’était encore construire à cet endroit.Saint Tronc, telle Gaïa, figure féminine nue dans son enveloppe de nature, était encore vierge de l’emprise de l’homme. Sur la droite, un autre champ qui avait dû être le verger, lieu des arbres fruitiers, pommiers, poiriers et amandiers subsistaient encore. Pauvres arbres, disséminés ici et là sans aucune autre utilité que celle de suspendre les bras des gosses que nous étions. En passant le canal, nous arrivions au bassin de rétention. De belle taille, une vingtaine de mètres en largeur sur 50 m de long. Il collectait l’eau du canal et devait la redistribuer en contrebas sur les terrains cultivés.J’ai pour ma part, connu ce bassin rempli d’eau et plus d’un enfant, s’y est à l’époque baigne au mépris des règles d’hygiène les plus élémentaires. En effet, à cette époque le bassin ne servait guère plus que de refuge aux grenouilles et aux araignées d’eau.

Ce plan d’eau m’avait toujours intrigué car il disposait des deux côtés d’une échelle en fer permettant de descendre vers le fond. Nous étions donc persuadés qu’il s’agissait d’une piscine. En réalité, les échelles devaient permettre aux ouvriers agricoles le curage de la vase qui s’accumulait sur le fond du bassin.Au-delà du bassin, nous arrivions sur la zone interdite. Impossible pour nous d’aller plus loin car au-delà c’était l’accès au centre JB Fouque.Sur la droite, une nouvelle forêt immense avec des arbres encore plus grands, s’étendait quasiment jusqu’à la Marguerite. 

J’ai d’ailleurs le souvenir d’un arbre immense : un cèdre d’une quarantaine de mètres vestige de la bastide le Val des pins des années 1830 / 1850. Couché là par la foudre, il régnait encore malgré son infirmité. Outre La Marguerite, la seule résidence qui existait sur la droite à l’époque était la résidence du raquette club construite en 1965 ainsi que Joli Village, sortie de terre quelques années encore auparavant. Il faut d’ailleurs préciser que la traverse parallèle à ces terrains qui partait depuis jardins de Flore vers la place de saint tronc et dont nous n’avons jamais su le nom ne présentait que peu de similitudes avec une route. L’on aurait pu la qualifier plutôt de sentier ou de piste tant son état de délabrement était avancé.Nid de poule, ornières, bitume abîmé, crevé. Pire encore, celle-ci ne mesurait que 2 mètres de large. Cela rendait aléatoire tout circulation dans ce secteur aussi bien pour les piétons que pour les véhicules. Les jours de pluie étaient dantesques. J’ai d’ailleurs le souvenir en 1978, d’une traversée épique en bus, un jour de pluie avec le bus 16S vers le transformateur et le Vallon de Toulouse.

La traverse, trop étroite, mal entretenue ne permettait pas le passage de deux voitures à la fois. Le quartier Saint-Tronc sortait à peine de son empreinte du 18e siècle. Ruelles étroites, bordées de hauts murs, environnées des propriétés bourgeoises du début du 19e siècle.

A cette époque, aux alentours de nombreux aristocrates avait fui le centre-ville de Marseille pour se réfugier sur les hauteurs du quartier très agréable de Saint-Tronc, ils y construisirent de magnifiques demeures qui subsistent encore de nos jours :  le Val des Bois la Gauloise, le Val des pins. La piboulo., Bois Fleuri, etc.. Saint-Tronc était d’ailleurs à l’époque le refuge de nombreux consuls et autres personnages à l’activité diplomatique qui trouvaient à Saint-Tronc, le calme et le repos nécessaire à leur activités .Ce n’est donc pas complètement par hasard si ce quartier est devenu au fil du temps le quartier des bastides Peu à peu, à partir des années 80 les lotissements ont grignoté ces endroits bénis,  il en reste aujourd’hui plus rien, que le lointain souvenir que j’essaie au travers ces lignes de vous proposer

CHAPITRE 8 – L’HÉRITAGE

” Là est l’essentiel : pouvoir se souvenir et raconter ” 

Je ne sais pourquoi les traces mnésiques de mon enfance sont restées aussi vives ? Sans doute ai – je une bonne mémoire,  mais pas seulement. 

J’entretiens avec le passé une relation névrotique tantôt privilégiée et intense, tantôt tyrannique. J’aime le passé et j’aime entretenir une éternelle nostalgie, parfois au risque d’une certaine souffrance.

Souvent il m’arrive de revenir sur les lieux de mon enfance. J’apprécie particulièrement de me promener sur les sentiers d’un passé qui me glisse entre les doigts, je  cultive une sorte de rêverie éveillée qui réactualise ce que je ne me résouds pas a laisser filer dans les limbes de l’oubli. 

Je suis comme ces peintres impressionnistes amoureux de la lumière qui cherchent les sensations de l’âme cachées dans la nature. 

Magnifique enfance que fut la mienne, je ne crois pas pouvoir jamais trouver les mots justes pour la raconter. 

C’était le temps où je m’émerveillais de tout. 

En 1978, le quartier bénéficiait encore de son enveloppe de nature originelle Doté d’une exposition exceptionnelle entre colline blanche et soleil. 

Enfants, nous n’en avions pas conscience mais nous allions grandir dans un écrin vierge propice à la solitude et aux projections de l’imaginaire. 

Mes parents travaillaient beaucoup,  ils nous faisaient confiance et nous avons très tôt la possibilité d’une entière liberté sur un territoire déterminé. 

Pour ma part, j’étais loin d’être un saint mais jamais je n’ai ressenti le besoin d’humilier ni d’utiliser la moquerie pour rallier des alliances au détriment d’un bouc émissaire.

Je dois beaucoup à ma mère sur ce point mais il me faut rendre un hommage à mon père, décedé récemment. Pour se faire , il me faire un léger détour intimiste. 

En 1979,  lorsque Daniel Guichard chantait sa célèbre chanson ” Mon vieux ” celle – ci m’avait laissé totalement insensible. Et si je trouvais belle la mélodie, je n’étais pas encore assez mûr pour en saisir le contenu. Pourtant la chanson avait dû me toucher beaucoup plus que je ne pouvais l’avouer, puisque je la connaissais par coeur 

A présent que s’est levé le voile de l’ignorance,  que la vie a frappé de son implacable logique , je ne puis écouter la chanson plus d’une minute sans ressentir une forte émotion

Il faut beaucoup de temps pour devenir un homme et j’ai beaucoup reproché à mon père de ne pas correspondre à ce que pensais qu’il me devait. 

L’héritage reçu est invisible de l’extérieur, il existe en moi comme une voix qui se matérialise dans l’ombre des éléments, dans le le défilé des nuages, dans le souffle du vent et enfin dans la voix de Daniel Guichard dont je comprends aujourd’hui la portée du message .

A sa manière, mon père m’a transmis de façon implicite l’obligation du respect d’autrui et la recherche du bien.

Je m’etonnais souvent de la méchanceté de certains enfants capables sans culpabilité, ni remords d’un absolu sadisme sur des plus faibles. Je m’etonnais en effet de cette inclinaison fréquente à l’indifférence, au manque d’empathie et au désintérêt total pour le malheur d’autrui. Certains toujours prompts aux mots qui blessent et à la déstabilisation ont semé le chaos et la désolation autour d’eux.  Avec le recul , je plains ces gamins plus que je ne les blâme. 

Pour ma part, j’étais loin d’être un saint mais jamais je n’ai ressenti le besoin d’humilier ni d’utiliser la moquerie pour rallier des alliances au détriment d’un bouc émissaire.

Je dois beaucoup à ma mère sur ce point mais il me faut rendre un hommage à mon père, décedé récemment. Pour se faire , il me faire un léger détour intimiste. 

En 1979,  lorsque Daniel Guichard chantait sa célèbre chanson ” Mon vieux ” celle – ci m’avait laissé totalement insensible. Et si je trouvais belle la mélodie, je n’étais pas encore assez mûr pour en saisir le contenu. Pourtant la chanson avait dû me toucher beaucoup plus que je ne pouvais l’avouer, puisque je la connaissais par coeur 

A présent que s’est levé le voile de l’ignorance,  que la vie a frappé de son implacable logique , je ne puis écouter la chanson plus d’une minute sans ressentir une forte émotion

Il faut beaucoup de temps pour devenir un homme et j’ai beaucoup reproché à mon père de ne pas correspondre à ce que pensais qu’il me devait. 

L’héritage reçu est invisible de l’extérieur, il existe en moi comme une voix qui se matérialise dans l’ombre des éléments, dans le le défilé des nuages, dans le souffle du vent et enfin dans la voix de Daniel Guichard dont je comprends aujourd’hui la portée du message .

A sa manière, mon père m’a transmis de façon implicite l’obligation du respect d’autrui et la recherche permanente de la paix .

Sans doute avait – il souffert dans son enfance d’une certaine violence.  Traumatique au point de ne pouvoir y mettre des mots .

Je lui dois une partie de mes aspirations professionnelles. Mes proches connaissent d’ailleurs ma détermination à ce sujet .


CHAPITRE 9 – LA VIE DE QUARTIER 

Il serait vain de chercher le quartier de Saint-Tronc,  il n’existe pas. En tous les cas pas au sens que l’on pourrait l’entendre pour d’autres comme Saint-Loup ou Saint-Barnabé qui s’organisent autour de l’ancienne église. À Saint-Tronc, les anciens ne se sont pas regroupés autour d’un lieu de culte, le quartier ne sait donc pas structuré autour d’un point central. 

Pourtant dès les années 1970, nous allions assister à une mutation formidable. L’ancien terroir agricole,  grenier à blé de Marseille, lieu de résidence des riches Marseillais s’éteind progressivement. Il va laisser la place aux diverses résidences qui vont peu à peu partir à l’assaut de la colline.

Dans les années 1965/70, les premiers habitants du nouveau Saint Tronc lngeaient dans les résidences comme le Club, Sainte-Croix ou la résidence du lycée..

En ce temps-là les fermes sont encore nombreuses, les vaches paissent encore dans les prés. Les néo-citadins cohabitent désormais avec les anciens paysans propriétaires des terres qui disparaissent lentement. L’école de Castelroc n’a pas encore été inaugurée et de nombreuses bastides s’élèvent encore fièrement. 

Ainsi dans les début des années 70 depuis la résidence Les Roches, vous pouviez encore apercevoir le Château des Roches au pied de la riche blanche. Rien à l’époque ne pouvait altérer votre horizon en direction de la colline.

Le quartier etait encore largement champêtre et les fermes environnantes, comme celle de la campagne Allione (les grand pins) ou de la campagne Boetto. Celles – ci vendaient encore le lait et les œufs à ces nouveaux habitants qui viennent bouleverser l’équilibre fragile de ce coin du 10e arrondissement de Marseille encore très éloigné du centre-ville.

Une seule école à l’époque, celle qui jouxte sur le bar de Saint-Tronc. Pas de supermarchés de proximité, le premier  ouvrira ses portes à la Marguerite en 1976.

Pour ma part, j’ai un souvenir relativement net du quartier de l’époque. Mes parents étaient venus une première fois en 1974 pour visiter un appartement dans le tout nouveau programme dans la résidence Bois fleuri. J’ai conservé l’image d’un endroit très calme où l’on entendait les oiseaux chanter. Encore peu de voiture à l’époque. Le quartier était encore emprisonné dans ses ruelles du siècle dernier. 

Lors d’une seconde visite, nous poussâmes notre curiosité jusqu’à Castelroc haut, alors en construction. Le chemin qui conduisait depuis la place de Saint-Tronc jusqu’à l’entrée des Roches était encore très étroit et permettait à peine le passage et le croisement de deux voitures. Arrivés au bas de la ruelle, après  le grand platane, il fallait prendre à droite, traverser la résidence Les Roches et entamer l’ascension vers la résidence Castelroc.

Le quartier d’alors présentait un aspect très hétérogène, un mix d’immeubles modernes et de fermes immémoriales. Très peu d’infrastructures existaient encore, pas de poste, pas de banque et un réseau de transport en commun très insuffisant. 

Dans les années 75, quand mes parents ont emménagé, nous allions faire les courses au Point 5 à Saint Loup. Il existait néanmoins autour de la résidence des Roches une certaine activité du fait de l’ouverture des premiers commerces de proximité organisés sur un petit périmètre. 

Le papetier Azan, le boulanger, le poissonnier Pardini, le droguiste et une petite supérette. Des commerçants disponibles qui ne souffraient d’aucune concurrence et qui ne désemplissaient jamais. Ma grand mère habitait les Roches à l’époque et j’ai le souvenir de files d’attentes interminables. Souvent au sortir de l’école à 17 heures, je me rendais chez ma grand-mère en attendant que mon père vienne me chercher à 18h.

J’observais depuis son balcon la vie de quartier à l’époque très intense. En ce temps-là nous allions peu en centre-ville et nous vivions quasiment en autarcie. Les supermarchés n’existaient pas encore. Nous n’avions pas encore accès à la société de consommation. 

Seule la vitrine du droguiste sur un mètre carré linéaire présentait quelques jouets. C’est ainsi que je réussissais de temps à autre à négocier avec mes parents l’achat irraisonné d’un avion en plastique ou d’une voiture miniature dont le prix ne dépassait en général pas les dix Francs.

Souvent ma grand-mère m’envoyait chercher un litre de lait à la supérette du coin. Tout le quartier s’y retrouvait alors.  Le passage vers Castelroc bas et haut se faisait encore par l’intérieur de la résidence Les Roches. Et la fréquentation de ces commerces de proximité était inimaginable. L’extension du quartier s”était multiplié par dix en cinq ans et les infrastructures n’avaient pas suivi. Des milliers de personnes se rencontraient donc chaque jour sur un périmètre très restreint. C’est le croisement de ces deux paramètres qui faisait la richesse du quartier d’alors.

Ainsi dans les premières années de primaire entre le CM1 et le CM2, il fallait attendre plus de 2h au seul libraire du quartier pour pouvoir constituer sa liste de rentrée scolaire.

J’ai le souvenir d’une file d’attente de plusieurs centaines de mètres devant le seul libraire à des kilomètres à la ronde. Invraisemblable.

Idem pour la boulangerie qui ne désemplissait pas avant 19h30. 

Le quartier s’était dilaté de façon formidable. Il s’étalait sur plusieurs kilomètres entre la place de Saint-Tronc et le pied de la colline. Des jardins de Flore, de Bois fleuri, de la résidence du Club ou de Castelroc, mm des centaines de personnes se concentrait quotidiennement sur les quelques commerçants disponibles. 

L’offre de distribution à l’époque ne permettait pas de grosse consommation. Si la majorité des ménages se rendaient déjà dans les hypermarché de saint Loup ou de la Valentine, la plupart complétaient quotidiennement leurs courses auprès des commerçants du quartier.

Il n’y a plus rien de commun entre la vie d’alors et le quartier tel qu’il se présente aujourd’hui.

Ces habitudes de consommation furent profondément bouleversé à la création du Sodim de la Marguerite en 1976.

La création du supermarché Sodim

Il faut imaginer qu’en 1976, le quartier est encore largement en gestation. La nuit les rues sont légèrement éclairées mais globalement à l’obscurité est partout et j’ai le souvenir de grands espaces sombres. 

L’arrivée des nouveaux commerces allait changer la donne. Les lumières des vitrines  allaient éclairer le quartier et insuffler un nouvel élan

Une vraie révolution  : 

Des biens de première nécessité accessibles pour tous, une galerie marchande, un centre médical, un opticien. Nous étions émerveillés car enfin la société de consommation et ses délices parvenaient jusqu’à nos collines. Le supermarché était partagé en deux espaces distincts. A gauche en entrant,  la société SODIM et à droite un petit espace composé de quelques boutiques en enfilade (une boutique de jeans, un bar, un magasin de cycles et motos ) 

A l’intérieur du Sodim, dans un petit coin, des BD, des livres, des disques en libre – consultation. Le luxe absolu pour moi 

Un lieu de rendez-vous des habitants

Nous l’avons dit plus haut, le quartier ne comportait pas d’agora suffisante qui puisse centraliser durablement les habitants. Saint Tronc s’était développé de façon anarchique, sans véritable plan d’urbanisme. Bien plus un enchevêtrement de résidences repliée sur elles-mêmes, chaque entité d’habitation était en fait un mini- quartier.. En définitive, il n’existait pas de conscience d’une identité collective. 

Contrairement à Saint Loup ou Mazargues, Saint Tronc ne possèdait pas d’histoire qui puisse se perpétuer dans l’inconscient collectif. 

Aucune rues au nom évocateur, aucun personnage illustre qui puisse assumer une légitimité et une filiation. Cela peut apparaître cocasse d’ailleurs quand on connaît la richesse historique de ce coin de Marseille 

Enfin, point de tradition séculaire, de fêtes votives,  de défilés et danses provençales, nul marché de Noël.. En fait, rien qui permette aux habitants une revendication à une appartenance singulière.

Malgré sa taille, l’identité de ce nouveau coin d’urbanisation marseillaise était encore à définir. 

Pour l’anecdote, la simple évocation du nom Saint Tronc attirait rires et quolibets. Bien souvent, nous étions considérés de façon condescendante, perçus comme une peuplade très éloignée des routes et de la civilisation.

J’ai d’ailleurs le souvenir d’un match de foot qui illustre le flou identitaire dans lequel nous étions alors. En 1978 , Nous recevions sur le petit stade de la Germaine, l’équipe de Saint-Joseph les Maristes dans le sponsor était Chabran. L’équipe adverse de montra arrogante et méprisante à notre sujet. Ces gamins de ” fils de riches” certains de leur supériorité sociale avait très efficacement usé de l’arme psychologique pour nous rabaisser de leurs moqueries. Nous étions une petite équipe, sans budget, sans stade et sans réel sponsor. Nous jouions contre les bourgeois des hauteurs de Perrier,  un véritable choc culturel. Nous fumes ce jour-là doublement battus.. L’humiliation fut terrible et je m’en souviens encore.

Un terrible complexe d’infériorité s’empara de moi ce jour-là.

J’aurais du mal à expliquer à quel point nous étions, a l’époque, éloignés du centre-ville. Isolés tant géographiquement que culturellement, nous vivions comme sur une île,  jaloux de notre tranquillité mais coupé du reste du monde

A la fin des années 70, il n’y avait qu’un bus, le 24 pour descendre vers Castellane, il fallait près d’une heure pour arriver à destination.

La plupart d’entre nous n’avait jamais mis les pieds dans un musée ni à l’Opéra. Nous n’allions au cinéma qu’une fois par an avec les parents. 

J’ai passé la première partie de ma vie à l’ombre de la roche blanche de Sainte-Croix et j’ignorais les codes de sociabilité et de domination sociale. Replié, encapsulé dans mes chères collines, je ne songais aucunement à l’avenir, je vivais au rythme des saisons, sans arrière-pensée ni calcul. 

La tribu des enfants des collines auquel j’appartenais, si elle me protégeait des agressions des mondes extérieurs, ne me préparais aucunement à affronter la froide réalité de la vie d’adulte qui s’approchait pas à pas. 

Parfois, tels de modestes robinsons, nous nous aventurions jusqu’au Raquette club . Pour cela, il nous fallait descendre des collines, traverser les champs de la B Fouque jusqu’à la Marguerite puis bifurquer sur la gauche. Je connaissais assez bien ce chemin car souvent le samedi à midi après l’école, nous allions avec le dénommé Gilles chercher les balles de tennis perdues dans les grillages du Raquette club. 

J’étais à cette époque fasciné par ce milieu du tennis mais écrasé par cet univers qui me semblait inaccessible. 

Un après-midi d’été nous avions osé nous avancer jusqu’à l’entrée. Je ne crois pas exagérer on est décrivant l’état de panique dans lequel nous étions. Nous avions franchi une barrière temporelle, nous étions descendus de notre colline pour nous aventurer dans le grand monde,  c’était la première fois. La Résidence le club avait un statut particulier à l’époque. Perçue comme bourgeoise, au même titre que les Jardins de Flore, nous avions à chaque fois l’impression de franchir une frontière pour nous y rendre.

Depuis l’extérieur, nous avions pris l’habitude d’observer les joueurs.

J’étais pour ma part partagé entre un sentiment d’exclusion absolue et une attirance formidable vers ce monde qui me semblait clos.

A suivre 

Par Rémy Alacchi – Tous droits réservés – octobre 2022

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