LES ENFANTS DE LA COLLINE – Chapitre 9 – La vie du quartier

LA VIE DE QUARTIER

Il serait vain de chercher le quartier de Saint-Tronc,  il n’existe pas. En tous les cas pas au sens que l’on pourrait l’entendre pour d’autres comme Saint-Loup ou Saint-Barnabé qui s’organisent autour de l’ancienne église. À Saint-Tronc, les anciens ne se sont pas regroupés autour d’un lieu de culte, le quartier ne sait donc pas structuré autour d’un point central. 

Pourtant dès les années 1970, nous allions assister à une mutation formidable. L’ancien terroir agricole,  grenier à blé de Marseille, lieu de résidence des riches Marseillais s’éteind progressivement. Il va laisser la place aux diverses résidences qui vont peu à peu partir à l’assaut de la colline.

Dans les années 1965/70, les premiers habitants du nouveau Saint Tronc lngeaient dans les résidences comme le Club, Sainte-Croix ou la résidence du lycée..

En ce temps-là les fermes sont encore nombreuses, les vaches paissent encore dans les prés. Les néo-citadins cohabitent désormais avec les anciens paysans propriétaires des terres qui disparaissent lentement. L’école de Castelroc n’a pas encore été inaugurée et de nombreuses bastides s’élèvent encore fièrement. 

Ainsi dans les début des années 70 depuis la résidence Les Roches, vous pouviez encore apercevoir le Château des Roches au pied de la riche blanche. Rien à l’époque ne pouvait altérer votre horizon en direction de la colline.

Le quartier etait encore largement champêtre et les fermes environnantes, comme celle de la campagne Allione (les grand pins) ou de la campagne Boetto. Celles – ci vendaient encore le lait et les œufs à ces nouveaux habitants qui viennent bouleverser l’équilibre fragile de ce coin du 10e arrondissement de Marseille encore très éloigné du centre-ville.

Une seule école à l’époque, celle qui jouxte sur le bar de Saint-Tronc. Pas de supermarchés de proximité, le premier  ouvrira ses portes à la Marguerite en 1976.

Pour ma part, j’ai un souvenir relativement net du quartier de l’époque. Mes parents étaient venus une première fois en 1974 pour visiter un appartement dans le tout nouveau programme dans la résidence Bois fleuri. J’ai conservé l’image d’un endroit très calme où l’on entendait les oiseaux chanter. Encore peu de voiture à l’époque. Le quartier était encore emprisonné dans ses ruelles du siècle dernier. 

Lors d’une seconde visite, nous poussâmes notre curiosité jusqu’à Castelroc haut, alors en construction. Le chemin qui conduisait depuis la place de Saint-Tronc jusqu’à l’entrée des Roches était encore très étroit et permettait à peine le passage et le croisement de deux voitures. Arrivés au bas de la ruelle, après  le grand platane, il fallait prendre à droite, traverser la résidence Les Roches et entamer l’ascension vers la résidence Castelroc.

Le quartier d’alors présentait un aspect très hétérogène, un mix d’immeubles modernes et de fermes immémoriales. Très peu d’infrastructures existaient encore, pas de poste, pas de banque et un réseau de transport en commun très insuffisant. 

Dans les années 75, quand mes parents ont emménagé, nous allions faire les courses au Point 5 à Saint Loup. Il existait néanmoins autour de la résidence des Roches une certaine activité du fait de l’ouverture des premiers commerces de proximité organisés sur un petit périmètre. 

Le papetier Azan, le boulanger, le poissonnier Pardini, le droguiste et une petite supérette. Des commerçants disponibles qui ne souffraient d’aucune concurrence et qui ne désemplissaient jamais. Ma grand mère habitait les Roches à l’époque et j’ai le souvenir de files d’attentes interminables. Souvent au sortir de l’école à 17 heures, je me rendais chez ma grand-mère en attendant que mon père vienne me chercher à 18h.

J’observais depuis son balcon la vie de quartier à l’époque très intense. En ce temps-là nous allions peu en centre-ville et nous vivions quasiment en autarcie. Les supermarchés n’existaient pas encore. Nous n’avions pas encore accès à la société de consommation. 

Seule la vitrine du droguiste sur un mètre carré linéaire présentait quelques jouets. C’est ainsi que je réussissais de temps à autre à négocier avec mes parents l’achat irraisonné d’un avion en plastique ou d’une voiture miniature dont le prix ne dépassait en général pas les dix Francs.

Souvent ma grand-mère m’envoyait chercher un litre de lait à la supérette du coin. Tout le quartier s’y retrouvait alors.  Le passage vers Castelroc bas et haut se faisait encore par l’intérieur de la résidence Les Roches. Et la fréquentation de ces commerces de proximité était inimaginable. L’extension du quartier s”était multiplié par dix en cinq ans et les infrastructures n’avaient pas suivi. Des milliers de personnes se rencontraient donc chaque jour sur un périmètre très restreint. C’est le croisement de ces deux paramètres qui faisait la richesse du quartier d’alors.

Ainsi dans les premières années de primaire entre le CM1 et le CM2, il fallait attendre plus de 2h au seul libraire du quartier pour pouvoir constituer sa liste de rentrée scolaire.

J’ai le souvenir d’une file d’attente de plusieurs centaines de mètres devant le seul libraire à des kilomètres à la ronde. Invraisemblable.

Idem pour la boulangerie qui ne désemplissait pas avant 19h30. 

Le quartier s’était dilaté de façon formidable. Il s’étalait sur plusieurs kilomètres entre la place de Saint-Tronc et le pied de la colline. Des jardins de Flore, de Bois fleuri, de la résidence du Club ou de Castelroc, mm des centaines de personnes se concentrait quotidiennement sur les quelques commerçants disponibles. 

L’offre de distribution à l’époque ne permettait pas de grosse consommation. Si la majorité des ménages se rendaient déjà dans les hypermarché de saint Loup ou de la Valentine, la plupart complétaient quotidiennement leurs courses auprès des commerçants du quartier.

Il n’y a plus rien de commun entre la vie d’alors et le quartier tel qu’il se présente aujourd’hui.

Ces habitudes de consommation furent profondément bouleversé à la création du Sodim de la Marguerite en 1976.

La création du supermarché Sodim

Il faut imaginer qu’en 1976, le quartier est encore largement en gestation. La nuit les rues sont légèrement éclairées mais globalement à l’obscurité est partout et j’ai le souvenir de grands espaces sombres. 

L’arrivée des nouveaux commerces allait changer la donne. Les lumières des vitrines  allaient éclairer le quartier et insuffler un nouvel élan

Une vraie révolution  : 

Des biens de première nécessité accessibles pour tous, une galerie marchande, un centre médical, un opticien. Nous étions émerveillés car enfin la société de consommation et ses délices parvenaient jusqu’à nos collines. Le supermarché était partagé en deux espaces distincts. A gauche en entrant,  la société SODIM et à droite un petit espace composé de quelques boutiques en enfilade (une boutique de jeans, un bar, un magasin de cycles et motos ) 

A l’intérieur du Sodim, dans un petit coin, des BD, des livres, des disques en libre – consultation. Le luxe absolu pour moi 

Un lieu de rendez-vous des habitants

Nous l’avons dit plus haut, le quartier ne comportait pas d’agora suffisante qui puisse centraliser durablement les habitants. Saint Tronc s’était développé de façon anarchique, sans véritable plan d’urbanisme. Bien plus un enchevêtrement de résidences repliée sur elles-mêmes, chaque entité d’habitation était en fait un mini- quartier.. En définitive, il n’existait pas de conscience d’une identité collective. 

Contrairement à Saint Loup ou Mazargues, Saint Tronc ne possèdait pas d’histoire qui puisse se perpétuer dans l’inconscient collectif. 

Aucune rues au nom évocateur, aucun personnage illustre qui puisse assumer une légitimité et une filiation. Cela peut apparaître cocasse d’ailleurs quand on connaît la richesse historique de ce coin de Marseille 

Enfin, point de tradition séculaire, de fêtes votives,  de défilés et danses provençales, nul marché de Noël.. En fait, rien qui permette aux habitants une revendication à une appartenance singulière.

Malgré sa taille, l’identité de ce nouveau coin d’urbanisation marseillaise était encore à définir. 

Pour l’anecdote, la simple évocation du nom Saint Tronc attirait rires et quolibets. Bien souvent, nous étions considérés de façon condescendante, perçus comme une peuplade très éloignée des routes et de la civilisation.

J’ai d’ailleurs le souvenir d’un match de foot qui illustre le flou identitaire dans lequel nous étions alors. En 1978 , Nous recevions sur le petit stade de la Germaine, l’équipe de Saint-Joseph les Maristes dans le sponsor était Chabran. L’équipe adverse de montra arrogante et méprisante à notre sujet. Ces gamins de ” fils de riches” certains de leur supériorité sociale avait très efficacement usé de l’arme psychologique pour nous rabaisser de leurs moqueries. Nous étions une petite équipe, sans budget, sans stade et sans réel sponsor. Nous jouions contre les bourgeois des hauteurs de Perrier,  un véritable choc culturel. Nous fumes ce jour-là doublement battus.. L’humiliation fut terrible et je m’en souviens encore.

Un terrible complexe d’infériorité s’empara de moi ce jour-là.

J’aurais du mal à expliquer à quel point nous étions, a l’époque, éloignés du centre-ville. Isolés tant géographiquement que culturellement, nous vivions comme sur une île,  jaloux de notre tranquillité mais coupé du reste du monde

A la fin des années 70, il n’y avait qu’un bus, le 24 pour descendre vers Castellane, il fallait près d’une heure pour arriver à destination.

La plupart d’entre nous n’avait jamais mis les pieds dans un musée ni à l’Opéra. Nous n’allions au cinéma qu’une fois par an avec les parents. 

J’ai passé la première partie de ma vie à l’ombre de la roche blanche de Sainte-Croix et j’ignorais les codes de sociabilité et de domination sociale. Replié, encapsulé dans mes chères collines, je ne songais aucunement à l’avenir, je vivais au rythme des saisons, sans arrière-pensée ni calcul. 

La tribu des enfants des collines auquel j’appartenais, si elle me protégeait des agressions des mondes extérieurs, ne me préparais aucunement à affronter la froide réalité de la vie d’adulte qui s’approchait pas à pas. 

Parfois, tels de modestes robinsons, nous nous aventurions jusqu’au Raquette club . Pour cela, il nous fallait descendre des collines, traverser les champs de la B Fouque jusqu’à la Marguerite puis bifurquer sur la gauche. Je connaissais assez bien ce chemin car souvent le samedi à midi après l’école, nous allions avec le dénommé Gilles chercher les balles de tennis perdues dans les grillages du Raquette club. 

J’étais à cette époque fasciné par ce milieu du tennis mais écrasé par cet univers qui me semblait inaccessible. 

Un après-midi d’été nous avions osé nous avancer jusqu’à l’entrée. Je ne crois pas exagérer on est décrivant l’état de panique dans lequel nous étions. Nous avions franchi une barrière temporelle, nous étions descendus de notre colline pour nous aventurer dans le grand monde,  c’était la première fois. La Résidence le club avait un statut particulier à l’époque. Perçue comme bourgeoise, au même titre que les Jardins de Flore, nous avions à chaque fois l’impression de franchir une frontière pour nous y rendre.

Depuis l’extérieur, nous avions pris l’habitude d’observer les joueurs.

J’étais pour ma part partagé entre un sentiment d’exclusion absolue et une attirance formidable vers ce monde qui me semblait clos.

A suivre

Par Rémy Alacchi – Les enfants de la colline – Tous droits réservés

Leave a Comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *