» Les Obus rouges »

Par Remy Alacchi – @ Tous droits réservés – D’après le journal de Mr Prevot- Leygonie habitant de Saint Tronc qui en 1944 a consigné sur son journal les événements narrés ci-dessous

Vers 22h, ma chambre se trouve tout à coup violemment illuminée. J’allais me mettre au lit. Au-dessus de la ville, tombent lentement une trentaine de fusées-parachute. Le spectacle est féerique. Un quart d’heure plus tard, la DCA entre en danse. On entend à peine le ronronnement des avions, tant le tintamarre remplit les oreilles. Cela dure une petite demi-heure, puis plus rien.

15 août

Fête de l’Assomption. En allant, à la messe, j’apprends que la gare St Charles a encore servi de cible, cette nuit, aux aviateurs américains. La gare n’est à peu près pas touchée, mais les quartiers environnants ont beaucoup souffert. Le nombre des victimes est toutefois moins élevé qu’au 27 mai. Les Marseillais ont appris à se mettre à l’abri. J’apprends également la nouvelle plutôt surprenante du débarquement sur les côtes de Provence. Grosse émotion un peu partout; les Marseillais croyaient que la grande bagarre serait réservée aux « gens du Nord ».

16 et 17 août

Marseille est constamment survolée par les avions alliés. Ils passent toutefois Sans chercher à s’arrêter. Alertes sur alertes, le travail des bureaux devient pratiquement impossible. On passe ses journées dans les caves.

18 et 19 août

Alertes plus rares. Les Alliée approchent. Ils ne seraient, d’après Alger, qu’à 30 kms de Marseille. Dans les rues, les Allemands raflent les bicyclettes. Serait-ce pour s’enfuir plus vite ? Leur butin, en attendant, est plutôt maigre. La nouvelle s’est vite répandue, et les vélos sont très rapidement invisibles sur les grandes artères. Je laisse le mien rue Montgrand et reviens à pied.
Les tramways ne fonctionnent plus, les dépôts ayant été sabotés par les FFI.

20 août-21 août

Journée calme. L’émotion commence tout de même à étreindre la population. Où peuvent-« ils » être maintenant ? Que va-t-il se passer ? Les Allemands s’en vont en foule. Mais partiront-ils tous ? Et ceux qui resteront se défendront-ils ?

Matinée agitée. Quatre employés seulement sont venus au bureau. Quelques banques sont encore ouvertes. On voit des gens affairés retirer leurs fonds précipitamment. La populace pille les chocolateries. Les paquets sont lancés de l’intérieur, et des centaines de mains avides se tendent pour les prendre au vol.

La bagarre commence du reste assez rapidement. On entend le canon dans le lointain. Plus près, des rafales de mitrailleuses éclatent par moments. Des batteries attelées remontent vers St Tronc. Les cavaliers excitent leurs montures dans la côte. Combien de temps encore entendrons-nous cette langue gutturale ? Un char d’assaut remonte, lui aussi, derrière les canons. Ses chenilles claquettent piteusement sur l’asphalte. En passant sous mes fenêtres, les Fritz poussent des cris et déchargent leurs Nausers. Avis sans doute aux gens trop curieux. J’entends une voisine fermer précipitamment ses volets, elle a compris.

Le sirocco se met à souffler en tempête. Chaleur étouffante. Le ciel se charge de nuages grisâtres, tandis que les tirs reprennent de plus belle vers la ville. Les FFI ont dû déclencher leur attaque. Sur le soir une violente explosion fait osciller la villa. Je bondis dans le jardin. Une énorme colonne de fumée s’élève dans le ciel. Serait-ce l’usine des Aciéries du Nord qui vient de sauter ? Les Aciéries se distinguent pourtant très bien, et bien davantage sur la droite. Ce doit être plutôt un des bâtiments du parc Chanot où les Allemands avaient installé un dépôt de matériel et probablement de munitions. Dans le quartier le bruit circule que les FFl sont maîtres de la Préfecture. On évite de sortir dans la rue, en tout cas à la hâte, mais les nouvelles sont vite colportées. Un mot en courant et voilà les gens renseignés.

22 août

Nuit agitée. De grosses pièces allemandes ont tiré presque sans interruption, pilonnant sans doute la route d’Aubagne. Les éclairs des départs, là-bas sur la côte et juste en face de mon lit, le tintamarre des explosions ébranlant les murs de la maison, la chaleur, les moustiques, m’ont empêché de fermer l’œil. Les tirs continuent presque toute la matinée, couvrant les castagnettes des mitrailleuses. Sur le soir, celles-ci se font plus précises. Plus de courant électrique dans la maison, et partant plus de radio. Mais ceci est plus grave : plus de pain, et pour combien de temps ? L’eau coule encore : c’est déjà bien quelque chose.

23 août

Nuit plus calme. J’ai à peu près dormi, malgré la chaleur étouffante 28° à 7h du matin dans Ma chambre. Le canon recommence sa fantasia, puis accalmie, mais vive fusillade vers la ville. Les blindés alliés doivent être là. Les tirs des chars se distinguent nettement. Vers 10h le drapeau français flotte sur le château d’eau des Aciéries du nord. Du jardin on voit nettement nos trois couleurs onduler sous le sirocco. Les tirs se précisent. On suit à peu près, à l’oreille, l’avancée des blindés. Une colonne doit monter vers St Tronc par St Loup. J’entends nettement ses canons derrière les grands pins de la Sauvagère. A St Tronc les Allemands ont installé un véritable repaire autour du château de la Roche. Galeries souterraines, blockhaus, rien n’y manque. Mais tout cela a été prévu pour un débarquement se faisant sur la plage du Prado et non pour résister à des troupes venant de l’est. Une autre colonne doit monter vers l’église de Ste Marguerite. On entend très bien l’écho des obus éclatant entre les murs du chemin. De temps à autre des fusants éclatent au-dessus du Boulevard Rabatau.

Le tir des blindés est inlassable. Vers 4 heures, Reine, ma femme de ménage, arrive et m’annonce que les Allemands ont fusillé trois hommes à St Tronc. Ces pauvres diables se trouvaient dans la rue et discutaient « le coup », ainsi qu’aiment à le faire tous les Marseillais. On les a emmenés dans le jardin du docteur Rampal, alignés contre le mur et fusillés. L’un d’eux était grand blessé de l’autre guerre. Reine traverse la rue à la course, mais dans ces jours de bataille, elle ne manquera jamais de remplir son service. Personne du reste dans les rues. Les gens se terrent. Et puis quelle chaleur ! Une fumée opaque s’élève vers la Panouse. Elle nous gagne peu à peu, et la suie retombe dans le jardin. On a peine à respirer. Vers 19h le vent se calme; des cris éclatent dans la rue. Je me précipite. Les voisins se serrent les mains, s’embrassent. Des femmes pleurent. Que se passe-t-il ?
On me dit que le général allemand a capitulé et que le combat est fini. Cependant la chose ne parait pas bien claire. On entend encore le canon de divers côtés. Après mon dîner, que j’avale en grande vitesse, je reviens me mêler aux groupes de la rue. Tout à coup des départs éclatent tout proches. Des obus passent au-dessus des Micocouliers. On les voit nettement l’espace d’un éclair, rougis sous l’éclat du soleil couchant. La pièce d’artillerie doit se trouver vers la Grande Bastide (probablement Bastide Saint Thys) et tire vers le chemin de St Loup. Cette soi-disant reddition parait bien louche. En tout cas, qu’une patrouille allemande montre le bout du nez et qu’elle aperçoive tous ces gens attroupés, nous sommes sûrs de notre affaire.

Une femme a déjà sorti un drapeau. J’engage tout le monde à rentrer et donne l’exemple. Il me semble du reste que s’il y avait un ordre de « cessez le feu », on entendrait les cloches ou une sonnerie quelconque.
Le courant électrique est revenu, mais si faible qu’il rougit à peine le filament des lampes. Impossible d’écouter la radio. L’eau maintenant s’est arrêtée.

Le tir des blindés est inlassable. Vers 4 heures, Reine, ma femme de ménage, arrive et m’annonce que les Allemands ont fusillé trois hommes à St Tronc. Ces pauvres diables se trouvaient dans la rue et discutaient « le coup », ainsi qu’aiment à le faire tous les Marseillais. On les a emmenés dans le jardin du docteur Rampal, alignés contre le mur et fusillés. L’un d’eux était grand blessé de l’autre guerre. Reine traverse la rue à la course, mais dans ces jours de bataille, elle ne manquera jamais de remplir son service. Personne du reste dans les rues. Les gens se terrent. Et puis quelle chaleur ! Une fumée opaque s’élève vers la Panouse. Elle nous gagne peu à peu, et la suie retombe dans le jardin. On a peine à respirer. Vers 19h le vent se calme; des cris éclatent dans la rue. Je me précipite. Les voisins se serrent les mains, s’embrassent. Des femmes pleurent. Que se passe-t-il ?
On me dit que le général allemand a capitulé et que le combat est fini. Cependant la chose ne parait pas bien claire. On entend encore le canon de divers côtés. Après mon dîner, que j’avale en grande vitesse, je reviens me mêler aux groupes de la rue. Tout à coup des départs éclatent tout proches. Des obus passent au-dessus des Micocouliers. On les voit nettement l’espace d’un éclair, rougis sous l’éclat du soleil couchant. La pièce d’artillerie doit se trouver vers la Grande Bastide (probablement Bastide Saint Thys) et tire vers le chemin de St Loup. Cette soi-disant reddition parait bien louche. En tout cas, qu’une patrouille allemande montre le bout du nez et qu’elle aperçoive toue ces gens attroupés, nous sommes sûrs de notre affaire.

Une femme a déjà sorti un drapeau. J’engage tout le monde à rentrer et donne l’exemple. Il me semble du reste que s’il y avait un ordre de « cessez le feu », on entendrait les cloches ou une sonnerie quelconque.
Le courant électrique est revenu, mais si faible qu’il rougit à peine le filament des lampes. Impossible d’écouter la radio. L’eau maintenant s’est arrêtée.

Vers 20h30, les tirs reprennent violemment vers le Pont-de-Vivaux: Mitrailleurs, fusils-mitrailleurs, canons de chars. Ils se rapprochent. Non, décidément, ce n’est pas fini. Voilà maintenant des coups de feu tout proches.

22h. Je me couche, mais à peine au lit, voilà les grosses pièces de marine qui entrent en branle. Toute la nuit, elles ébranleront la maison. L’une d’elles est si bien en face de mes fenêtres qu’on peut se livrer au petit jeu du repérage au son. Du reste il n’est pas question de dormir. Voyons, comptons les secondes. Voilà un départ. l,2,3…2,3,2,4. Cela fait 8 kilomètres. Elle doit être à la Madrague. Pourtant cette distance parait bien grande pour cette banlieue. Alors serait-elle en mer ? Le Planier est trop loin. Je n’y comprends rien. Les moustiques s’en mêlent. Ces messieurs n’aiment pas la musique. Il n’y a vraiment pas moyen de dormir?

24 Août :

A l’aube, les tirs reprennent un peu partout. Je me lève et vais respirer dans le jardin. Cette pièce m’intrigue. Elle tirait cette nuit dans l’axe de la maison, car je percevais très nettement le sifflement des obus passant au-dessus de ma tête. Les coups d’arrivée étaient assez éloignés. Le but devait être la route d’Aubagne, par où arrivent les renforts alliés. Prenons la carte. L’éclair de la pièce se voyait dans l’axe du clocher de Ste Marguerite. Mais oui, c’est bien cela, je me trompais de quelques degrés. L’extrémité de la Madrague, autrement dit le Mont Rose, est bien à 8 kms de la maison, et le clocher de Ste Marguerite est parfaitement dans l’axe de tir.

A l’autre bout de la ligne droite, on trouve St Loup. C’est là que devaient tomber les marmites. Que peuvent faire les habitants sous un tel martelage ? Une autre grosse pièce conjuguait son tir avec celle-là. D’après la direction des éclairs, elle devait se trouver dans une des îles de la rade, Pomègue ou Ratonneau.

Un avion survole la ville. La DCA rage à sa poursuite. Une grosse pièce se met à cracher dans la direction de St Pierre. Elle m’a tout l’air de prendre à partie celles de la côte. Les alliés ont dû amener cette pièce pendant la nuit, et l’avion lui sert à régler son tir. Puis tout se calme. Tiens, la cloche de St Giniez !
Elle a de la chance de pouvoir sonner la messe.

Sainte-Marguerite n’en est pas encore là. Après quoi, je m’endors une petite heure dans mon fauteuil. Ah! Voilà encore un avion. Il est bas, l’animal, et la DCA s’acharne sur lui. Il tourne pendant près d’une heure. Voit-il ? Ne voit-il pas? Les éclats des fusants tombent sur les branches du jardin. Toute la matinée, le jeu continue, pendant que le cap Croisette reprend son marmitage infernal. Que fait la flotte anglaise ? Il semble qu’une batterie comme celle-là devrait être rapidement réduite au silence. Il est vrai que Toulon intéresse davantage nos alliés que Marseille.

11h. Reine m’apporte triomphalement un magnifique pain blanc. Il est fait, dit elle, avec de la farine américaine laissée à Marseille par les Suisses. Grande joie de pouvoir manger du pain!

Mais alerte, le combat se rapproche. Les blindés doivent être sur le chemin de St Loup à Ste Marguerite. Le bruit s’éloigne. Cerneraient-ils le camp de Montfuron ?
L’après-midi, même jeu. Se bat-on dans Sainte-Marguerite ? Je n’arrive pas, au son, à distinguer nettement ce qui se passe. Avions et batteries, comme ce matin.

25 août

Nuit superbement calme, et relativement fraîche. J’ai dormi comme un loir.
Vers 7h. branle-bas vers St Tronc, le canon tonne, ébranle tellement la maison
qu’il me fait sauter à bas du lit. Des pas nombreux se font entendre sous mes fenêtres. Mais ce sont les troupes françaises Je m’habille en grande hâte et descends dans la rue. Défilé splendide. Les chars au centre, et l’infanterie défilée contre les murailles, en tirailleurs. Dans les haltes, les civils s’approchent et fraternisent. Des femmes jettent des fleurs, mais où peuvent-elles en trouver dans nos jardins altérés ? Ces troupes sont splendides. Ce sont des Algériens, tandis qu’à Ste Marguerite campent les Marocains qui ont libéré le village. Les drapeaux sortent à toutes les fenêtres. On crie : « Vive la France ». Les yeux se mouillent. Cette route détournée a été choisie pour entrer à Marseille afin d’échapper aux tire des grosses batteries. Nous avons ainsi la joie de ce beau spectacle. Des avions pilonnent les collines vers Notre Dame de la Garde et les îles.

La DCA continue à pourchasser les avions. Les civils restent maintenant dans a rue tant la joie leur fait oublier le danger.
9h. Le défilé, assez décousu, continue toujours. Les chars n’avancent du reste qu’au tout petit pas. Je déjeune en vitesse, et cours jusqu’à l’église par le Bd Barbier. Des Marocains sont là, qui se dirigent en tirailleurs vers le Bd Michelet. Splendides hommes, aux yeux sauvages, racés, merveilleusement disciplinés. Une canonnade éclate dans la même direction. Ils attaquent, me dit un civil, une propriété tenue par les Allemands.

17h30. Grand branle-bas vers l’église. Cris, acclamations, le feu s’arrête brusquement. Les cloches se mettent en branle. Le feu précipite dans la rue. Tout le monde sort. On se congratule, mais gare aux patrouilles : le chemin de St Tronc n’est pas libéré. Ce sera peut-être pour ce soir. La température a quelque peu fléchi:
30° à peine, dehors.

20h. Un camion de « patriotes », armés jusqu’aux dents, monte vers St Tronc. Ils vont se faire écharper ? Deux coups de feu, et tout redescend à tombeau ouvert.
La bataille continue, violente, vers le nord et l’est. Notre banlieue est presque tout à fait calme. Tant que ces Allemands de St Tronc sont là, on n’est tout de même pas très tranquilles. Qu’il fait bon, en tout cas, respirer dans le jardin!
La radio d’Alger annonce la libération de Marseille. Elle va bien vite en besogne. Le courant électrique est un peu plus fort, et en plaçant le « chauffage » à fond et avec un peu de patience, on entend ou plutôt on devine la voix du speaker. La Roumanie a capitulé, dit-il; les Allemands s’effondrent partout. L’aube de la libération totale n’est peut-être plus très éloignée, pour notre pauvre patrie.

10h. Je reviens aux Magnolias. Le défilé est terminé. On tire toujours très violemment du côté de la ville.

11h. J’étais dans le jardin à regarder la statue de Notre Dame de la Garde qui profile toujours sa pacifique silhouette entre les pins de la  » Valentine  » lorsque des fusants éclatent au-dessus de ma tête. Est-ce moi qui ai déclenché ce tir stupide ? A la jumelle, on a très bien pu me voir de 1à-haut, où les Fritz ont installé un observatoire. Je rentre. Encore un fusant, puis un autre. Décidément, il vaut mieux descendre à la cave. A peine en bas de l’escalier, grosse détonation. L »éclair illumine la cave. S’ils cherchent le carrefour, ces messieurs s’y prennent vraiment un peu tard. Les troupes françaises sont passées il y a belle lurette. Ah cela se calme, nous pouvons remonter.

14h. La bataille continue, furieuse, vers la Vierge de la Garde. Des Marocains montent vers St Tronc où sont toujours nos Allemands.

15h. Un bruit de bottes dans la rue. Je m’étais assoupi. Mais ce sont des prisonniers! Eh bien, les Marocains n’ont pas mis longtemps pour débusquer ces cocos-là. Il en passe, il en passe, mais combien étaient-ils donc ? (dans le tunnel-bunker) Nous sommes là toute une bande de civils à les regarder, un peu effrayés rétrospectivement à la pensée d’avoir dormi, encore cette nuit, si prés de ces gens-là. Ils sont au moins 800, peut-être davantage. En tête, les officiers, très cranes, comme toujours, puis les sous-officiers, effondrés, enfin les soldats, inertes, indifférents.

Les femmes du quartier leur crient des insultes. Les pauvres diables devraient, pour l’instant, inspirer plutôt la pitié. Beaucoup ont perdu leur calot, ils suent à grosses gouttes, tramant sous leurs bras des couvertures, des godillots, ces ineffables bottes allemandes qu’on a tant entendu marteler nos rues de Marseille. C’était alors le bon temps pour eux, le soleil, loin de la Russie meurtrière, ils chantaient. Leurs chœurs étaient du reste très beaux, à plusieurs voix.

Ils n’ont guère envie de chanter maintenant. L’un d’eux, un gamin de 18 ans, défile devant moi, portant précieusement une vieille boite de conserves qu’il tient bien droite, évitant de la renverser. Je me suis demandé, pendant quelques instants, ce qu’il pouvait porter là-dedans. Mais ce devait être tout simplement un peu d’eau. N’ayant pas prévu, dans leur tanière, un approvisionnement suffisant pour tant de monde, leurs chefs avaient été acculés, par la soif, à la reddition sans combat. Ce gamin emportait ainsi un trésor, étant d’autre part bien persuadé qu’on ne lui donnerait pas à boire de la journée. Reine prétend avoir entendu, cette nuit, grincer la chaîne de son puits. Quelques Fridolins avaient dû sauter son mur de clôture et se mettre en train de tirer un seau d’eau. La bonne Reine n’a pas bougé, et elle a bien fait, de toutes façons.

Les Marocains mènent tout ce bétail, comme ils feraient d’un troupeau de chèvres. Tous s’engouffrent dans le boulevard Barbier, car les FFI veulent se montrer à leur tête dans la traversée de Ste Marguerite. On peut bien leur donner cette satisfaction.
Sur le soir, récupération des chevaux, des armes, du matériel. Les FFI s’en donnent à cœur joie. Spectacle pittoresque de ces cavaliers, souvent novices, avec un simple brassard tricolore, quelquefois un casque de défense passive sur la tête, mais ni selle, ni étrier, les pieds nus dans des sandales.
La bataille tombe. Il faut l’apparition d’un avion, pour réveiller de temps à autre les batteries allemandes. –

26 août :

21h. La bataille maintenant se précise vers la Madrague. Une batterie française, placée au Pont de Vivaux, semble appuyer l’attaque des blindés. Ses obus sifflent au-dessus du jardin toutes les 2 ou 3 minutes.

22h. Cette batterie a réveillé les pièces de marine du Cap Croisette. Quatre coups bien placés, et elle se tait. Sans doute n’était-elle pas de taille à lutter contre ces molosses ? Nuit encore agitée. Les tirs ont continué de coté et d’autre. Grosse chaleur. Moustiques.

8h.Je me décide à descendre en ville. Hier le passage était interdit. Aujourd’hui, me dit-on, les barrages du Bd Rabatau sont supprimés. Les rues sont vides. Boulevard Périer, on voit nettement les traces de la fusillade. Quelques trous d’obus au milieu de la chaussée. Un tireur allemand se trouvait, paraît-il, embusqué tout en haut du boulevard, qu’il enfilait avec son fusil-mitrailleur. On l’a retrouvé mort dans sa tranchée. Les(x) sont sains et saufs Ils ont ramassé un grand nombre d’éclats d’obus dans leur jardin et dans la rue Mireille. Les batteries de Notre Dame de la Garde se sont rendues hier soir, mais le fort St Nicolas tire toujours, enfile la Canebière qu’on ne laisse traverser qu’à la course et individuellement. Dans le tunnel du Carénage, un grand nombre de civils se sont réfugiés. On les ravitaille très difficilement. L’oncle (x) a essayé d’aller rue de Ruffi, à l’atelier de la Soudure Autogène du sud-est.

Boulevard de Paris, les Allemands tiennent toujours un immeuble et on ne peut aller bien loin. L’oncle a renoncé.

Je vois des Marocains remonter le Bd Périer ; ils vont déloger les  » Boches  » des collines boisées qui surplombent le Roucas. Je vais ensuite au bureau. Les locataires de l’immeuble sont là, assis sur les marches de l’escalier, prêts à descendre à la cave. Le quartier a été arrosé les jours précédents par les obus de 77, et les braves gens, en général des personnes âgées, ne vivent pas tranquilles. Ils paraissent exténués. Sur la place de la Préfecture, spectacle pittoresque des chars alliés en position de combat, des canons anti-chars. Les autos officielles vont et viennent, les FFI aussi. La matinée est singulièrement calme. Quelques avions nous survolent, et la DCA se fait bien maigre.

Place Castellane, on voit encore des débris de barricades. A l’entrée de l’avenue de Toulon, les deux grandes pharmacies sont en ruines. Les boches s’y étaient barricadés et s’y sont battus désespérément.

27 août- 28 août :

Je poursuis ma route. Au parc Chanot, j’aperçois des prisonniers allemands qui font leur promenade, sous la garde de sentinelles. Les bâtiments ont peu souffert, à l’exception de celui qui a sauté lundi dernier.

Nuit agitée encore par les batteries. Le Frioul tirait des fusants sur les pièces françaises, po4es dans le parc Borely. Vers minuit, des chars sont passés sous mes fenêtres, dans un bruit infernal. Puis un peu de calme. Vers 7h. le vacarme recommence, avec peu de variantes. On entend des tirs de mitrailleuses vers le Vieux Port. La journée est très belle. Ciel d’une pureté admirable. Comment des humains peuvent-ils s’entretuer sous un ciel pareil ?

l7h. Le fort St Nicolas s’est rendu. Le calme succède au vacarme. Il reste, parait-il, quelques îlots de résistance autour du port. Nuit calme, la première depuis bien longtemps. Je vais en ville. La vie reprend tout doucement. Les véhicules sortent timidement. On a arrêté, dit-on, quelques personnalités marseillaises, accusées de collaborationnisme.

19h. Les cloches de Ste Marguerite sonnent à toute volée. Les églises des environs leur répondent. Cette fois-ci, plus de doute. Marseille est définitivement libérée.